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PRÉTEXTES
DU MÊME AUTEUR
ÀKonÉ wALTER [Les cahiers ; Les Poésies) épuisé
LE voïAGE d'orien épuisé
PALUDEs épuisé
Au Mercure de France
PRÉTEXTES. I vol.
NOUVEAUX PRÉTEXTES , I VOl.
l'immoraliste, récit i vol.
LA PORTE ETROITE, fécit I VOl.
OSCAR WILDE I vol.
A la Nouvelle Revue Française
LES NOURRITURES TERRESTRES I Vol.
ISABELLE, récit 1 vol.
LE RETOUR DE l'eNFAST PRODIGUE I Vol.
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ANDRE GÎD.E
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RÉFLEXIONS
CLR QUELQUES POINTS DE LlTïÉnATURE
ET DE MORALE
Septième édition
PARIS à
MERGVRE DE FRANCE
XXVI, RUE DE GONDB, XXVI
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Tous droites Je reprodiinlien, do tradactîoii et t''a(îa")5tiitioa
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DEUX CONFÉRENCES
DE L'INFLUENCE EN LITTÉRATURE
Conférence faite à la Libre Esthétique de Bruxelles
le 29 Mars 1900.
A Théo Van Rysselberghe .
Mesdames, Messieurs,
Je viens ici faire l'apologie de l'influcnice.
On convient généralement qu'il y a de bonnes et de
mauvaises influences. Je ne me charge pas de les dis-
tinguer. J'ai la prétention de faire l'apologie de toutes
les influences.
J'estime qu'il y a de très bonnes influences qui ne
ji'.raissent pas telles aux yeux de tous.
J'estime qu'une influence n'est pas bonne ou mau-
PRETEXTES
vaise d'une manièie absolue, mais simplement par
rapport à qui la subit.
J'estime surtout qu'il y a de mauvaises natures pour
qui tout est guignon, et à qui tout fait tort. D'autres
au contraire pour qui tout est heureuse nourriture, qui
changent les cailloux en pain : « Je dévorais, "dit
Gœthe, tout ce que Herder voulait bien m'ensei-
gner. »
L'apologie de l'influencé d'abord ; l'apologie de
l'influenceur ensuite ; ce seront là les deux points
de notre causerie,
Gœthe, dans ses Mémoires, parle avec émotion de
cette période de jeunesse où, s'abandonnant au monde
extérieur, il laissait indistinctement chaque créature agir
sur lui, chacune à sa manière. « Une merveilleuse pa-
renté avec chaque objet en résultait, écrit-il, — une si
parfaite harmonie avec toute la nature, que tout chan-
gement de lieu, d'heure, de saison, m'affectait intime-
ment. » Avec délices il subissait la plus fugitive in-
fluence. .
Les influences sont de maintes sortes — et si je vous
ai rappelé ce passage de Gœthe, c'est parce que je
voudrais pouvoir parler de toutes les influences, cho,-
DEUX CONFERENCES
cune ayant son importance, — commençant par les
plus vagues, les plus naturelles, gardant pour les der-
nières les influences des hommes et celles des œuvres
des hommes ; les gardant pour les dernières parce
que ce sont celles dont il est le plus difficile de parler
— et contre lesquelles on tenle le plus, ou l'on pré-
tend tenter le plus, de regimber. — Gomme ma
prétention est de faire l'apologie de celles-ci aussi, je
voudrais préparer cette apologie de mou mieux, —
c'est-à-dire lentement.
Il n'est pas possible à l'homme de se soustraire
aux influences; l'homme le plus préservé, le plus muré
en sent encore. Les influences risquent même d'être
d'autant plus fortes qu'elles sont moins nombreuses. Si
nous n'avions rien pour nous distraire du mauvais
temps, la moindre averse nous ferait inconsolables.
Il est tellement impossible d'imaginer un homme
complètement échappé de toutes les influences naturelles
et humaines, que, lorsqu'il s'est présenté des héros qui
paraissaient ne rien devoir à l'extérieur, dont on ne
pouvait expliquer la marche, dont les actions, subites,
et incompréhensibles aux profanes, étaient telles
qu'aucun mobile humain ne les semblait déterminer —
on préférait, après leur réussite, croire à l'influence
10 Phi^TEXTES
des astres, tant il est impossible d'imaginer quelque
chose d'humain qui soit complètement, profondément,
foncièrement spontané.
En général on peut dire, je crois, que ceux qui
avaient la glorieuse réputation de n'obéir qu'à leur
étoile étaient ceux sur qui les influences person-
nelles, les influences d'élection agissaient plus puis-
samment que les influences générales — je veux dire
celles qui agissent sur tout un peuple, du moins sur
tous les habitants d'une même ville, à la fois.
Donc deux classes d'influences, les influences com-
munes, les influences particulières ; celles que toute
une famille, un groupement d'hommes, un pays subit
à la fois ; celles que dans sa famille, dans sa ville,
dans son pays, l'on est seul à subir (volontairement
ou non, consciemment ou inconsciemment, qu'on
les ait choisies ou qu'elles vous aient choisi). Les
premières tendent à réduire l'individu au type com-
mun ; les secondes à opposer l'individu à la
communauté. — Taine s'est occupé presque exclusi-
vement des premières ; elle flattaient son détermi-
nisme mieux que les autres...
Mais comme on ne peut inventer rien de neuf pour
s ;i tout seul, ces influences que je dis personnelles
DEUX CONFJSHENCES II
parce qu'elles sépareront en quelque sorte la personne
qui les subit, l'individu, de sa famille, de sa société,
seront aussi bien celles qui le rapprocheront de tel in-
connu qui les subit ou les a subies comme lui, — qui
forme ainsi des groupements nouveaux — et créa
comme une nouvelle famille, aux membres parfois
très épars, tisse des liens, fonde des parentés — qui
peut pousser à la même pensée tel homme de Moscou
et moi-même, et qui, à travers le temps, apparente
Jammes à Virgile — et à ce poète chinois dont il vous
lisait jeudi dernier le charmant, modeste et ridicule
poème.
Les influences communes sont forcément les plus ^/'oj-
sîères — ce n'est pas par hasard que le mot grossier
est devenu synonyme de commun. — J'aurais presque
honte à parler de l'influence de la nourriture si
Nietzsche par exemple, paradoxalement je veux le
croire, ne prétendait que la boisson aune influence con-
sidérable sur les mœtirs et sur la pensée d'un peuple
en général : que les Allemands par exemple, en buvant
de la bière, s'interdisent à jamais de prétendre à celte
légèreté, cette acuité d'esprit que Nietzsche prête
aux Français buveurs devin. Passons.
Mais, je le répète ; moins une influence est grossière,
la PhÉTEXTES
plus elle agit d'une manière particulière. Et déjà l'in-
fluence du temps, celle des saisons, bien qu'agis-
sant sur de grandes foules à la fois, agit sur elles de
manière plus délicate et plus nerveuse, et provoque des
réactions très diverses. — Tel est exténué, tel autre est
exalté par la chaleur. Keats ne pouvait travailler L . n
qu'en été, Shelley qu'en automne. Et Diderot disait :
« J'ai l'esprit fou dans les grands vents. » On pourrait
citer encore, citer beaucoup... Passons.
L'influence d'un climat cesse d'être générale, et parla
devient sensible, à celui qui la subit en étranger. — Ici
nous arrivons aux influences particulières ; — à vrai
dire, les seules qui aient droit de nous occuper ici.
Lorsque Gœthe, arrivant à Rome, s'éci ie : « Nun
bin ich endlich geboren ! » Enfin je suis né !... Lors-
qu'il nous dit dans sa correspondance qu'entrant en
Italie il lui sembla pour la première fois prendre cons-
cience de lui-même et exister. . . voilà certes de quoi
nous faire juger l'influence d'un pays étranger comme
des plus importantes. — C'est, de plus, une influence
d'élection : je veux dire qu'à part de malheureuses
exceptions, voyages forcés ou exils, on choisit d'ordi-
naire la terre oii l'on veut voyager ; la choisir est preuve
que déjà l'on est un peu influencé par elle. — Ënlia
DEUX CONFKRKNGES l3
l'on choisit tel pays précisément parce que l'on sait que
l'on va être influencé par lui, parce qu'on espère, que
l'on souhaite cette influence. On choisit précisément
les lieux que l'on croit capables de vous influencer
le plus. — Quand Delacroix partait pour le Maroc, ce
n'était pas pour devenir orientaliste, mais bien,
par la compréhension qu il devait avoir d'harmonies
plus vives, plus délicates et plus subtiles, pour
M prendre conscience » plus parfaite de lui-même, du
coloriste qu'il était.
J'ai presque honte à citer ici le mot de Lessing,
repris par Gœthe dans les Affinités Electives, mot si
connu qu'il fait sourire : « Es wandelt niemand un-
bestraft unter Palmen », et que l'on ne peut traduire
en français qu'assez banalement par : « Nul ne se pro-
mène impunément sous les palmes. » Qu'entendre par
là ? sinon qu'on a beau sortir de leur ombre, on n%
se retrouve plus tel qu'avant.
J'ai lu tel livre ; et après l'avoir lu je l'ai fermé ; jo
l'ai remis sur ce rayon de ma bibliothèque, — mais
dans ce livre il y avait telle parole que je ne peux paa
oublier. Elle est descendue en moi si avant, que je n«
la distingue plus de moi-même. Désormais je ne suia
plus comme si je ne l'avais paa connue. — Que J'oubl»
l4 PRÉTEXTES
le livre où j'ai lu cette parole : que j'oublie même que
je l'ai lue ; que je ne me souvienne d'elle que d'une
manière imparfaite... n'importe ! Je ne peux plus
redevenir celui que j'étais avant de l'avoir lue. —
Comment expliquer sa puissance ?
Sa puissance vient de ceci qu'elle n'a fait que me
révéler quelque partie de moi encore inconnue à moi-
même ; elle n'a été pour moi qu'une explication —
oui, qu'une explication de moi-même. On l'a dit déjà :
les influences agissent par ressemblance. On les a com-
parées à des sortes de miroirs qui nous montreraient,
non point ce que nous sommes déjà effectivement,
mais ce que nous sommes d'une façon latente.
Ce frère intérieur que tu n'es pas encore,
disait Henri de Régnier, — Je les comparerai plus
précisément à ce prince d'une pièce de Maîterlinck,
qui vient réveiller des princesses. Combien de som-
meillantes princesses nous portons en nous, ignorées,
attendant qu'un contact, qu'un accord, qu'un mot les
réveille !
Quem'importe, auprèsde cela, tout ce que j'apprends
par la tête, ce qu'à grand renfort de mémoire j 'arriva
DKUX CONFERENCES
i5
à retenir ? — Par instruction, ainsi, je peux accumuler
en moi de lourds trésors, toute une encombrante ri-
chesse, une fortune, précieuse certes comme instru-
ment, mais qui restera différente de moi jusqu'à la
consommation des siècles. — L'avare met ses pièces
d'or dans un coffre ; mais, sitôt le coffre fermé, c'est
comme si le coffre était vide.
Rien de pareil avec cette intime connaissance, qui
n'est plutôt qu'une reconnaissance mêlée d'amour —
de reconnaissance, vraiment ; qui est comme le sen-
timent d'une parenté retrouvée.
A Rome, près de la solitaire petite tombe de Keats,
quand je lus ses vers admirables, combien naïvement
je laissai sa douce influence entrer en moi, tendrement
me toucher, me reconnaître, s'apparenter à mes plus
douteuses, à mes plus incertaines pensées. — ■ A ce point
que lorsque, malade, il s'écrie dans l'Ode au Rossignol:
Oh ! qui me donnera une gorgée d'un vin — long-
temps refroidi dans la terre profonde, — d'un vin qui
sente Flora et la campagne verte, la danse et les chan-
sons provençales, et la joie que brûle le soleil?
— Oh ! qui me donnera une coupe pleine de chaud
Midi?
i6 PBÉTEXTES
ïl me semblait, que, de mes propres lèvres, j'enten-
disse jaillir cette plainte admirable.
S'éduqner, s'épanouir dans le monde, il semble
vraiment que ce soit se retrouver des parents.
Je sens bien qu'ici nous sommes arrivés au point
sensible, dangereux, et qu'il va devenir pins difficile
et délicat de parler. Il ne s'agit plus à présent des
influences — dirai-je : naturelles — mais bien des
influences humaines, — Gomment expliquer, tandis
que rinjîuence nous apparaissait jusqu'ici comme un
heureux moyen d'enrichissement personnel — ou du
moins semblable à cette baguette de coudre des sor-
ciers qui permettrait de découvrir en soi des richesses,
— comment expliquer que brusquement ici l'on entre
en garde, que l'on ait peur (surtout de nos jours,
disons-le bien), que l'on se défie. L'influence, ici,
est considérée comme une chose néfaste, une sorte
d'attentat envers soi-même, de crime de lèse-person-
nalité.
C'est que précisément aujourd'hui, même sans faire
profession d'individualisme, nous prétendons avoir
chacun notre personnalité, et que, sitôt que celte
personnalité n'est plus très robuste, sitôt qu'elle paraît,
DEUX CONFÉKENCES I7
â nous-mêmes ou aux autres, un peu indécise, chan-
celante ou débile, la peur de la perdre nous poursuit et
risque de gâter nos plus réelles joies.
La peur de perdre sa personnalité !
Nous avons pu, dans notre bienheureux monde des
lettres, connaître et rencontrer bien des peurs : la peur
du neuf, la peur du vieux — ces derniers temps la
peur des langues étrangères, etc ..., mais de toutes, la
plus vilaine, la plus sotte, la plus ridicule, c'est bien
la peur d& perdre sa personnalité.
(( Je ne veux pas lire Gœthe, me disait un jeune
liitérateur (ne craignez rien, je ne nomme que quand
je loue), — je ne veux pas lire Gœthe parce que cela
pourrait m'impressionner. »
11 faut, n'est-ce pas, être arrivé à un point de per-
fection rare, pour croire que l'on ne peut changer
qu'en mal.
La personnalité d'un écrivain, cette personnalité
délicate, choyée, celle qu'on a peur de perdre, non
iant parce qu'on la sait précieuse, que parce qu'on la
croit sans cesse sur le point d'être perdue — consiste
trop souvent à n'avoir jamais fait telle ou telle chose.
C'est ce qu'on pourrait appeler une personnalité
privative. La perdre, c'est avoir envie de faire, ce
i8
PRETEXTES
qu'on s'était promis de ne pas faire. — Il a
paru, il y a quelque dix ans, un volume de nouvelles
que l'auteur avait intitulé ; Contes sans qui ni que.
L'auteur s'était fait une manière d'originalité, un
style spécial, une personnalité, à n'employer jamais
un pronom conjonctif. (Comme si les qui et les que
ne continuaient pas quaad même d'exister ! ) —
Combien d'auteurs, d'artistes, n'ont d'autre person-
nalité que celle-là, qui, le jour où ils consentiraient à
employer les qui et les que, comme tout le monde, se
confondraient tout simplement dans la masse banale et
infiniment nuancée de l'humanité.
Et pourtant, il faut bien avouer que la personnalité
des plus grands hommes est faite aussi de leurs incom-
préhensions. L'accentuation même de leurs traits
exige une limitation violente. Aucun grand homme
ne nous laisse de lui une image vague, mais précise et
très définie. On peut même dire que ses incompré-
hensions font la définition du grand homme.
Que Voltaire n'ait compris Homère ni la Bible ;
qu'il éclate de rire devant Pindare ; est-ce que cela ne
dessine pas la figure de Voltaire ? comme le peintre
qui, traçant le contour d'un visage, dirait à ce visage :
Tu n'iras pas plus loin.
DEUX CONFÉRENCES ig
Que Gœthe, le plus intelligent des êtres, n'ait pas
compris Beethoven — Beethoven, qui, après avoir
joué devant lui la sonate en ut dièze mineur (celle
qu'on a coutume de nommer la Sonate ail clair de
lune), comme Gœthe demeurait froidement silencieux,
poussait vers lui ce cri de détresse : « Mais, Maître,
si vous, vous ne me dites rien — qui donc alors me
comprendra? » est-ce que cela ne définit pas d'un
coup Gœthe — et Beethoven ?
Ces incompréhensions s'expliquent, voici comment:
elles ne sont certes point sottise ; elles sont éblouisse-
ment. — Ainsi tout grand amour est exclusif,et l'admi-
ration d'un amant pour sa maîtresse le rend insensible à
toute beauté différente. — C'est l'amour qu'il avait
pour l'esprit, qui rendait Voltaire insensible au
lyrisme. C'est l'adoration de Gœthe pour la Grèce,
pour la pure et souriante tendresse de Mozart, qui lui
faisait craindre le déchaînement passionné de Beethoven
— et dire à Mendelssohn qui lui jouait le début de
la symphonie en ut mineur : « Je ne ressens que de
l'étonnement. »
Peut-être peut-on dire que tout grand producteur,
tout créateur, a coutume de projeter sur le point qu'il
vent opérer une telle abondance de lumière spirituelle,
aO PBETEXTES
un tel faisceau de rayons — que tout le reste autour
en paraît sombre. Le contraire de cela, n'est-ce pas lo
dilettante ? qui comprend tout, précisément parce
qu'il n'aime rien passionnément, c'est-à-dire exclusive-
ment.
Mais combien celui qui, sans avoir une personnalité
faUde, toute d'ombre et d'éblouissement, tâche de se
créer une personnalité restreinte et combinée, en se
privant de certaines influences, en se mettant l'esprit
au régime, comme un malade dont l'estomac débile
ne saurait supporter qu'un choix de nourritures peu
variées (mais qu'alors il digère si bien !) — combien
celui-là me fait aimer le dilettante, qui, ne pouvant être
producteur et parler, prend le charmant parti d'être
attentif et se fait une carrière vraiment de savoir
admirablement écouter. (On manque d'écouteurs
aujourd'hui, de même que l'on manque d'écoles —
c'est un des résultats de ce besoin d'originalité à tout
prix.)
La peur de ressembler à tous fait dès lors chercher
à celui-ci quels traits bizarres, uniques (incompréhen-
sibles souvent par la même), il peut bien montrer —
qui lui apparaissent aussitôt d'une principale impor-
tance, qu'il croit devoir exagérer, fût-ce aux dépen»
DEUX CONFKUENCES 2î
de tout le reste. J'en sais un qui ne veut pas lire
Ibsen parce que, dit-il, « il a peur de le trop bien com-
prendre ». Un autre s'est promis de ne jamais lire les
poètes étrangers, de crainte de perdre « le sens pur de
sa langue »...
Ceux qui craignent les influences et s'y dérobent
font le tacite aveu de la pauvreté de leur âme. Rien de
bien neuf en eux à découvrir, puisqu'ils ne veulent
prêter la main à rien de ce qui peut guider leur décou-
verte. Et s'ils sont si peu soucieux de se retrouver des
pirents, c'est, je pense, qu'il se pressentent fort mal
apparentés.
Un grand homme n'^ qu'un souci : devenir le plus
humain possible, — • disons mieux : deve?<ir banal.
Devenir banal, Shakespeare, banal Gœthe, Molière,
Balzac, Tolstoï... Et, chose admirable, c'est ainsi
qu'il devient le plus personnel. Tandis que celui qui
fuit l'humanité pour lui-même, n'arrive qu'à devenir
particulier, bizarre, défectueux... Dois-je citer le mot
de l'Evangile ?-Oui, car je ne pense pas le détourncL-
de son sens : « Celui qui veut sauver sa vie (sa vie
personnelle) la perdra ; mais qui veut la donner la
sauvera (ou pour traduire plus exactement le texte
giec ; « la rendra vraiment vivante »),
PRETEXTES
Voilà pourquoi nous voyons les grands esprits ne
jamais craindre les influences, mais au contraire les
rechercher avec une sorte d'avidité qui est comme
l'avidité d'ÉTRE.
Quelles richesses ne devait pas sentir en lui un
Gœthe, pour ne s'être refusé, — ou, selon le mot de
Nietzsche, « n'avoir dit non » — à rien ! Il semble que
la biographie de Gœthe soit l'histoire de ses influences
- — (nationales avec Gœtz ; moyenâgeuses avec Faust ;
grecques avec les jphigénies ; italiennes avec le
Tasse, etc. ; enfin vers la fin de sa vie encore, l'in-
fluence orientale, à travers ledivande Ilafiz, que venait
de traduire Hammer — influence si puissante que, à
plus de 70 ans, il apprend le persan et écrit lui aussi un
Divan).
La même frénésie désireuse qui poussait Gœthe vers
l'Italie, poussait le Danle vers la France. C'est parce
qii'il ne trouvait plus en Italie d'influences suflîsantes,
qu'il accourait jusqu'à Paris se soumettre à celle de
notre Université.
Il faudrait pourtant se convaincre que la peur dont
je parle est une peur toute moderne, dernier effet de l'a-
narchie des lettres et des arts ; avant, on ne connaissait
pas celte crainle-là. Dans toute grande époque on se
dku":î coNFiiscxcrs aS
contentait d'être personnel, sans chercher à l'être, de
sorte qu'un admirable fonds commun semble unir les
artistes des grandes époques, et, par la réunion de
leurs figures involontairement diverses, créer une
sorte de société, admirable presque autant par elle-
même, que l'est chaque figure isolée. Un Racine se
préoccupait-il de ne ressembler à nul autre ? Sa
Phèdre est-elle diminuée parce qu'elle naquit, prétend-
on, d'une influence janséniste ? Le xvii" siècle français
est-il moins grand pour avoir été dominé par Des-
cartes ? Shakespeare a-t-il rougi de mettre en scène
les héros de Plutarque ; de reprendre les pièces de
ses prédécesseurs ou de ses contemporains?
Je conseillais un jour à un jeune littérateur un sujet
qui me paraissait à ce point fait pour lui, que je
m'étonnais presque qu'il n'eût pas déjà songé à le
prendre. Huit jours après, ie le revis, navré. Qu'avait-
il ? Je m'inquiétai... « Eh ! me dit-ll amèrement, je
ne veux vous faire aucun reproche, parce que je pense
que le motif qui vous faisait me conseiller était bon,
— mais pour l'amour de Dieu, cher ami, ne me
donnez plus de conseils ! Voici qu'à présent je viens de
moi-même au sujet dont vous m'avez parlé l'autre jour.
Que diable voulez-vous que j'en fasse à présent ? C'est
34 PRÉTEXTES
VOUS qui me l'avez conseillé ; je ne pourrai jamais
plus croire que je l'ai trouvé tout seul, n — Ah ! je
n'invente pas ! — j'avoue que je fus quelque temps
sans comprendre : — le malheureux craignait de ne
pas êire personnel.
On raconte que Pouchkine un jour dit à Gogol :
« Mon jeune ami, il m'est venu en tête, l'autre jour,
un sujet — une idée que je crois admirable — mais
dont je sens bien que moi, je ne pourrai rien tirer.
Vous devriez la prendre ; il me semble, tel que je vous
connais, que vous en feriez quelque chose. » —
Quelque chose ! — en effet — Gogol n'en fit rien
moins que les Ames mortes, à quoi il dut sa gloire, de
ce petit sujet^ de ce germe que Pouchkine un jour
posait dans son esprit.
Il faut aller plus loin et dire : les grandes époques
de cïéation artistique, les époques fécondes, ont été les
époques les plus profondément influencées. — Telle
la période d'Auguste, par les lettres grecques ; la
renaissance anglaise, italienne, française par l'invasion
de l'antiquité, etc.
La contemplation de ces grandes époques où, par
suite de conjonctures heureuses, grandit, s'épanouit,
DEUX CONFERENCES 2
éclate, tout ce qui, depuis longtemps semé, germinait
et restait dans l'attente — peut nous emplir aujour-
d'hui de regrets et de tristesse. A notre époque, que
j'admire et que j'aime, il est bon, je crois, de chercher
d'où vient cette régnante anarchie, qui peut nous
exalter un instant en nous faisant prendre la fièvre
qu'elle nous donne pour une surabondance de vie ;
— il est utile de comprendre que ce qui fait, dans sa
plantureuse diversité, l'unllé malgré tout d'une grande
époque, c'est que tous les esprits qui la composent se
viennent abreuver aux mêmes eaux...
Aujourd'hui nous ne savons plus à quelle source
boire — nous croyons trop d'eaux salutaires, et tel va
boire ici, tel va là.
C'est aussi qu'aucune grande source unique . ne
jaillit, mais que les eaux, surgies de toutes parts, sans
élan, sourdent à peine, puis restent sur le sol,
stagnantes — et que l'aspect du sol littéraire, aujour-
d'hui, est assez proprement celui d'un marécage.
Plus de puissant courant, plus de canal, plus dft
grande influence générale qui groupe et unisse les
esprits en les soumettant à quelque grande croyance
commune, à quelque grande idée dominatrice — plus
d'ÉcoLE, en un mot — mais, par crainte de se ressem-
a6 PRÉTEXTES
hier, par liorrcur d'avoli- à se soumettre, par incerti-
tude aussi, par scepticisme, complexité, une multi-
tude de petites croyances particulières, pour le triom-
phe des bizarres petits particuliers.
Si donc les grands esprits c'icrchent avidement les
influences, c'est rpie, sûrs do leurs propres richesses,
pleins du sentinsent inluitil", iii'jéiiLi de l'abondance
immanente de leur être, ils vivent dans une attente
joyeuse de leurs nouvelles éclosions. — Ceux, au con-
traire, qui n'ont pas eu eux grande ressource,
semblent garder toujoiu-s la crainte de voir se vérifier
pour eux le mot tragirjue do l'Evangile : « Il sera
donné à celui qui a ; mais à celui qui n'a pas, oa
ôlera même ce qu'il a. » Ici encore la vie est sans pilié
pour les faibles. — Est-ce une raison pour fuir liS
influences ? — Non. — Mais les faibles y perdront !e
peu d'originalité à laquelle ils peuvent prétendre...
Messieurs : tant mielx ! C'est là ce qui permet une
Ecole.
Une Ecole est composée toujours de quelques rares
grands esprits directeurs — etde toute ime série d'autrei
subordonnés, qui forment comme le terrain neutre
sur lequel ces quelques grands esprits peuvent s'élever
DEUX CONFEUEKCES 27
Nous y reconnaissons d'abord une subordination,
une sorte de soumission tacite, inconsciente, à quelques
grandes idées que quelques grands esprits proposent,
que les esprits moins grands prennent pour Vérités.
— Et, s'ils suivent cesgrands esprits, peu m'importe 1
car ces grands esprits les mèneront plus loin qu'ils
n'eussent su aller par eux-mêmes. Nous ne pouvons
savoir ce qu'eût été Jordaens sans Rubens. Grâce à
Rubens, Jordaens s'est élevé parfois si haut, qu'il
semble que mon exemple soit mal choisi et qu'il faille
placer Jordaens au contraire parmi les grands esprits
directeurs. — Et que serait ce si je parlais de Van
Dyck, qui, à son tour, crée et domine l'écoU, an-
glaise ?
Autre chose : souvent une grande idée n'a pas assez
d'un seul grand homme pour l'exprimer, pour l'exa-
gérer tout entière ; un grand homme n'y suffit pas ;
il faut que plusieurs s'y emploient, reprennent cette
idée première, la redisent, la réfractent en fassent
valoir une dernière beauté. — La grandeur, qui pa-
raissait démesurée, de Shakespeare, a longtemps
empêché de voir, mais ne nous empêche plus aujour-
d'hui d'admirer, l'admirable pléiade de dramaturges
qui l'entourent. — L'idée qu'exalte l'école hoUan-
28 MVfBTnra
daise s'est-elle satisfaite d'un Terburg, d'un Metsu, d'un
Pieter do Hooch ? Non, non, il fallait chacun de ceux-
là, et combien d'autres !
Enfin, disons que si toute unesuite de grands esprits
se dévouent pour exalter une grande idée, il en faut
d'autres, qui se dévouent aussi, pour l'exténuer, la
compromettre et la détruire. — Je ne parle pas de
ceux qui s'acharnent contre — non — ceux-là d'ordi-
naire servent l'idée qu'ils combattent, la fortifient do
leur inimitié. — Mais je parle de ceux qui croient la
servir, de cette malheureuse descendance en qui s'é-
puise enfin l'idée. — Et, comme l'humanité fait et
doit faire une consommation effroyable d'idées, il faut
être reconnaissant à ceux-ci i'qui, en épuisant enfin ce
qu'une idée avait encore de généreux en elle, en la
faisant redevenir Idée, de vérité qu'elle semblait, la
vident enfin de tout suc, et forcent ceux qui viennent
à chercher une idée nouvelle, — idée qui, à son tour,
paraisse pour un temps Vérité.
Bénis soient les Miéris et les Philippe Van Dyck
pour achever de ruiner la moribonde école hollan-
daise, pour venir à bout de ses dernières domina-
tions.
En littérature, croyez bien que ce sont pas les
DEUX CONFÉRENCES 2 9
(( verslibristes », pas même les plus grands, les Yielé-
Giiffin, les Verhaeren, qui viendraient à bout du Par-
nasse ; c'est le Parnasse lui-même qui se supprime,
se compromet en ses derniers lamentables représen-
tants.
Disons encore ceci : ceux qui craignent les
influences et s'y refusent en sont punis de cette
manière admirable : dès qu'on signale un pasticheur,
c'est parmi eux qu'il faut chercher. — Ils ne se
tiennent pas bien devant les œuvres d'art d'autrui. La
crainte qu'ils ont les fait s'arrêter à la surface de
l'œuvre ; ils y goûtent du bout des lèvres. — Ce qu'ils
y cherchent, c'est le secret tout extérieur (croient-ils)
de la matière, du métier — ce qui précisément
n'existe qu'en relation intime et profonde avec la per-
sonnalité même de l'artiste, ce qui demeure le plus
inaliénable de ses biens. — Ils ont, pour la raison
d'être de l'œuvre d'art, une incompréhension totale.
Ils semblent croire qu'on peut prendre la peau des
statues, puis qu'en soufflant dedans, cela redonnera
quelque chose.
L'artiste véritable, avide des influences profondes,
se penchera sur l'œuvre d'art, tâchant de l'oublier et
de pénétrer plus arrière. Il considérera l'œuvre d'art
3o "prétextes
accomplie, comme un point d'arrêt, de frontière ; pour
aller plus loin ou ailleurs, il nous faut changer de
manteau. — L'artiste véritable cherchera, derrière
l'œuvre, l'homme, et c'est de lui qu'il apprendra.
La franche imitation n'a rien à faire avec le pastiche
qui toujours reste besogne sournoise et cachée. Par
quelle aberration aujourd'hui n'osons-nous plus
imiter, c'est ce qu'il serait trop long de dire — d'ail-
leurs tout cela se tient et si l'on m'a suivi jusqu'ici
l'on me comprendra sans peine. — Les grands artistes
n'ont jamais craint d'imiter.
Michel-Ange imita d'abord si résolument les
antiques que, certaines de ses statues — entre autres
un Cupidon endormi — il s'amusa de les faire passer
pour des statues retrouvées dans des fouilles. — Une
autre statue de l'amour fut, raconte-t-on, enterrée par
lui, puis exhumée comme marbre grec.
Montaigne, dans sa fréquentation des anciens, se
compare aux abeilles qui « pillottent de çà de là les
ileurs », mais qui en font après le miel, « qui est
tout leur » — ce n'est plus, dit-il, a thym ne marjo-
leine » .
— Non : c'est du Montaigne, et tant mieux.
DEUX CONFÉRENCES Sï
Mesdames et Messieurs,
Je m'étais promis de faire, après l'apologie de l'in-
fluencé, celle de l'inlluenceur. A présent elle ne m'ap-
paraît plus bien utile. L'apologie de l'influenceur —
ne serait-ce pas celle du « grand homme » ? Tout
grand homme est un influenceur. — Artiste, ses écrits,
ses tableaux, ne sont qu'une part de son œuvre ; son
influence l'explique, la continue. Descartes n'est pas
seulement l'auteur du Discours de la Méthode, de la
Diopirique et des Méditations ; il est l'auteur aussi du
Cartésianisme. — Parfois même l'influence de
l'homme est plus importante que son œuvre ; parfois
elle s'en détache et ne semble la suivre que de très
loin ; — telle est, à travers des siècles d'inaction, celle
de la Poétique d'Aristote sur le xvii' siècle français.
Parfois enfin, l'influence est l'œuvre unique, comme il
advint pour ces deux uniques figures, que j'ose à peine
citer, de Socrate et du Christ.
On a souvent parlé de la responsabilité des grands
hommes, — On n'a point tant reproché au Christ tous
les martyrs que le Christianisme avait faits (car l'idée
de salut s'y mêlait) — qu'or ne reproche encore à tel
3a PRÉTEXTES
écrivain le retentissement parfois tragique de ses idées.
— Après Werther, on dit qu'il y eut une épidémie de
suicides. De même en Russie, après un poème de Ler-
montof. « Après ce livre, disait M"" de Sévigné en
parlant des Maximes de La Rochefoucauld, — il n'y a
plus qu'à se tuer ou qu'à se faire chrétien. » (Elle
disait cela croyant sûrement qu'il ne se trouverait per-
sonne qui ne préférât une conversion à la mort). — -
Ceux que la littérature a tués, je pense qu'ils portaient
déjà la mort en eux ; ceux qui se sont faits chrétiens
étaient admirablement prêts pour l'être ; l'influence,
disais-je, ne crée rien : elle éveille.
Mais je me garderai, d'ailleurs, de chercher à
diminuer la responsabilité des grands hommes ; pour
leur plus grande gloire, il faut la croire même la plus
lourde, la plus efl'rayante possible. Je ne sache pas
qu'elle ait fait reculer aucun d'eux. Au contraire, ils
cherchent de l'assumer toujours plus grande. Ils font,
tout autour d'eux, que l'on s'en doute ou non, une
consommation de vie formidable.
Mais ce n'est pas toujours un besoin de domination
qui les mène : Chez l'artiste, souvent, la soumission
d'autrui qu'il obtient a des causes très différentes. Un
mot pourrait, Je crois, les réaumer : il ne se suffit pas à
DEUX OONFÉRBRCBI 33
lui-même. La conscience qu'il a de l'importance de
l'idée qu'il porle le tourmente. Il en est responsable,
il le sent. Cette responsabilité lui paraît la plus impor-
tante ; l'autre ne passera qu'après. Que peut-il ? Seul !
— Il est débordé. Il n'a pas assez de ses cinq sens pour
palper le monde ; de ses vingt-quatre heures par jour,
pour vivre, penser, s'exprimer. 11 n'y suffît pas, il le
sent. Il a besoin d'adjoints, de substituts, de secré-
taires. — « Un grand homme^ dit Nietzsche, n"a pas
seulement son esprit, mais aussi celui de tous ses
amis. » — Chaque ami lui prêtera ses sens ; bien plus :
vivra pour lui. Lui se fait centre (oh ! malgré lui), il
regarde et profite de tout. Il influence : d'autres vivront
et joueront pour lui ses idées ; risqueront le danger de
les expérimenter à sa place.
Il est difficile parfois de faire l'apologie des grands
hommes. Je ne veux donc point dire ici que j'approuve
cela ; je dis seulement que sans cela le grand homme
n'est guère possible. — S'il voulait œuvrer sans in-
fluencer, il serait d'abord mal renseigné, n'ayant
pu voir opérer ses idées ; puis il ne serait pas in-
téressant ; car cela seul qui nous influence bous
importe. — "Voilà pourquoi j'ai eu soin de faire
d'abord l'apolog^ie des influencés, — pour pouvoir k
34 PRÉTEXTES
présent oser dire qu'ils sont indispensables aux grands
hommes.
Mesdames et Messieurs,
Je vous ai dit à présent à peu près ce que je désirais
vous dire. Peut-être les quelques idées que j'ai tenté
d'exposer ici vous paraîtront-elles soit paradoxales,
soit fausses. — Je me tiendrai pourtgint pour satisfait
si, fût-ce par protestation contre elles, j'ai pu faire naître
en vous — je veux dire : éveiller — quelques idées que
vous jugerez justes et belles. — C'est ce que nous
pourrons appeler de l'influence par réaction.
BruxeUes, U 29 mars 1900,
LES LIMITES DE L'ART
Conférence.
A Maurice Denis,
Mesdames et Messieurs (i)
Si je viens vous parler ici des limites de l'art, ce
n'est point, soyez-en d'avance convaincus, que j'aie
quelque prétention à les reculer ou à les rapprocher,
fût-ce durant le temps de cette causerie ; et si le titre
que j'y ai laissé donner paraît un peu bien général, ma
hardiesse, je vous l'affirme, n'est pourtant point
d'avoir choisi ce titre : elle est de parler à des
peintres.
(') La conférence annoncée sous ce litre fut préparée pour
1 exposition des artistes indépendants de 1901 ; un contretemps
subit m'empêcha, à mon grand regret, de la prononcer, J'eu
donne ici simplement l'osi^uisse.
36
PRETEXTES
Nous ne sommes plus au temps où quelques
échappés de l'atelier Rouault pouvaient redire avec
Gautier le : ut picliira poesis d'Horace ; mais si les
littérateurs d'aujourd'hui ont compris le danger, le
non-sens tout au moins, de prétendre se servir de la
plume comme d'un pinceau, les peintres n'ont pas
moins compris de leur côté que le ut poesis pictiira
serait pour eux théorie plus funeste encore. Littéra-
ture et peinture se sont heureusement désalliées, et je
ne viens pas ici pour m'en plaindre ; au contraire. Il
est d'avance bien reconnu que je n'entends rien à
votre métier et que vous n'entendez rien au mien.
\ous cultivez votre jardin, nous le nôtre ; nous voi-
âÎDcns un peu parfois ; c'est tout.
Pourtant, si vous m'avez amicalement convié à
venir aujourd'hui vous parler, et si je le fais avec joie,
ce n'est pas pour de simples raisons de voisinage ;
nous sommes quelques-uns à penser qu'il n'est pas
bon que les artistes d'un même pays, absorbés chacun
dans leur art, méconnaissent qu'au-dessus des ques-
tions particulières à la littérature et à la peinture, il
y a telles questions d'esthétique plus générale, — de
celles qui, résolues, firent Poussin frère de Racine,
par exemple, — et devant lesquelles nous pouvons
DEUX CONFÉRENCES 37
ensemble oublier un instant, vous, Messieurs, que
vous êtes peintres, moi que je suis littérateur, pour
nous souvenir mieux que nous sommes, et malgré
toutes les différences de métier, les uns et l'autre des
artistes.
Yoilà pourquoi, si j'aborde aujourd'hui devant vous
de telles généralités, je dis que ce n'est point hardiesse,
mais modeste crainte, au contraire, de n'avoir pas,
pour tout sujet plus spécial, la compétence néces-
sairCo
Il y a quelques jours, plutôt feuilletant que lisant
un des épais volumes du « Cours de philosophie posi-
tive », je fus frappé par un curieux passage. Il s'y
agit de louer la science ; Auguste Comte s'entend à
cela et loue bien — peu le passé, plus le présent,
presque infiniment l'avenir, — je dis « presque », car
tout aussitôt, par saine horreur de l'hyperbole et
souci de précision, Comte, après avoir vaguemenl
esquissé ce que, de la science, l'avenir paraît pouvoir
espérer et prétendre, ajoute que prétentions et espé-
rances ne sauraient être infinies. Il est, écrit-il (à peu
près, car je cite de mémoire), presque aisé d'en pré-
voir dès à présent les limitai et d'indiquer quelles
38 PRÉTEXTES
terres lui resteront toujours fermées ; on sait par
exemple que la science n'atteindra jamais... Savez-
vous l'exemple qu'il cite ? — la composition chimique
des astres. Une génération s'écoulait, puis simplement,
sans bruit, l'analyse spectrale s'emparait de ces mêmes
astres, et la science franchissait les bornes assignées.
De cette page du positiviste, où je trouve malgré
tout plus à admirer qu'à sourire, est née, avec le titre
et l'idée de cette causerie, une défiance de moi plus
grande encore, comme l'étrange avertissement que
prétendre fixer d'avance des limites au pouvoir de
l'intelligence humaine était folie — folie aussi pré-
somptueuse en son genre que prétendre prévoir et
dessiner d'avance les futures manifestations de ce
pouvoir, et que de les croire infinies.
Sans cesse des moyens nouveaux permettent au sa-
vant des investigations et des précisions nouvelles,
chaque nouvelle découverte servant de moyen à son
tour ; mais précisément pour cela, et parce qu'ainsi
chaque effort nouveau s'additionne, chaque effort an-
cien s'y confond et s'anonymise, de sorte que l'on n'y
considère jamais en chaque partie que la plus récente
victoire ; — l'on peut donc dire (et c'est presque une
tautologie) que les limites de la science se reculent
DEUX CONFÉRENCES Sg
toujours dans le sens même de son progrès. La ques-
tion est : jusqu'où ira-t-elle ?
En art, la question se pose d'une manière très
dijfférente. Le mot « progrès » y perd tout sens, et,
comme l'écrivait naguère Ingres : on ne peut entendre
dire de sang-froid et lire que « la génération présente
jouit, en les voyant, des immenses progrès que la
peinture a faits depuis la Renaissance jusqu'à nos
jours ». La question ne sera donc plus : jusqiioù îa
peinture, la musique, la littérature iront-elles ?mais,
plus vaguement encore : ou iront-elles ? et l'on y peut
encore moins oser donner une réponse.
Il ne s'agit plus, pour l'artiste de valeur, de prendre
appui sur l'art d'hier pour tâcher d'aller au delà, et
de reculer des limites, mais de changer le sens même
de l'art et d'inventer à son effort une nouvelle direc-
tion. Et si, par contre, l'œuvre des artistes passés
conserve sa parfaite valeur, à ce point que chacun
semble à neuf chaque fois avoir presque inventé et
comme défini son art, chaque génie nouA'eau semble
d'abord errer, tant il tourne résolument le dos aux
autres ; chaque génie nouveau semble remettre le
problème de l'art même en question. Après un Jean-
Sébastien Bach, on pense : telle est la musique ; sur-
40 PRÉTEXTES
vient un Mozart, un Beethoven, après lesquels on peut
encore dire : Voilà donc la musique — à moins que,
déjà prévenu, l'on ne pense : Qu'est-ce que la musique?
et que l'on ne comprenne enfin que la musique n'est
ni Bach, ni Mozart, ni Beethoven ; que chacun d'eux
ne saurait limiter que lui-même et que la musique,
pour continuer d'être, doit être sans cesse autre chose
que ce qu'elle n'était que par eux.
Cependant, méconnaissant qu'il n'y a plus rien à
tenter de son côté et que l'artiste de génie n'indique la
direction que de lui-même, semble guider mais ne
guide qu'à lui, et se dresse devant l'élan de qui le suit
comme une toile de fond devant la marche de l'ac-
teur, certains pensent découvrir d'après lui quelque
secret du beau, quelque recette, ou plutôt pensent
que la réussite du maître va les dispenser d'un effort
et que, puisque le maître trouve, il n'importe plus de
chercher ; ce n'est pas précisément qu'ils l'imitent, ils
s'en défendent bien du moins, mais ils suivent sa di-
rection ; c'est un remous puissant qui les entraîne en
son sillage ; et bien mieux, le maître s'étant tu avant
eux, ils espèrent le dépasser, aller plus loin que lui,
prenant pour de l'audace leur folie, et le grand empè
chement où ils restent d'essayer d'un autre côté. C'est
bEOX CONFÉRENCES 4l
par eux que la forme d'un maître devient formule,
aucune intérieure nécessité ne la motivant plus. C'est
par eux, c'est sur eux que la nuit se fait sans qu'ils
s'en doutent, car leurs yeux, éblouis par le soleil
couché, voient encore l'astre au lieu du couchant obs-
curci — quand déjà derrière eux, à l'autre pôle de
l'art, un soleil rajeuni, radieux, se relève.
La vérité (c'est-à-dire la ressource) se trouve tou-
jours en deçà, jamais au delà du génie.
Ce territoire qu'en allant toucher ses frontières, le
génie laisse derrière lui, cette contrée, d'où chacun
doit partir, quelle est-elle ? quel est le lieu commun
des chefs-d'œuvre ? la chose toujours disponible ?
Dois-jc m'excuser ici, Messieurs, de ne m'apprc-
ter à vous dire rien que de banal et de simple ? Gom-
ment choses si délibérément générales ne seraient-
elles pas très simples et connues ? Et, si j'ose pourtant
les redire, c'est que, en art, il est bon, je crois, que
chaque génération nouvelle se pose • nouveau le
problème ; qu'elle n'accepte jamais toute trouvée la
solution que ceux d'avant-hier et d'hier lui en ap-
portent, et qu'elle n'oublie point que tous ceux du
passé, qu'elle admire, sont précisément ceux qui l'ont
eux-mêmes d'abord et péniblement recherchée. Le
/Î3 »r£textes
Laocoon de Lessing est œuvre qu'il est }3on tous les
trente ans de redire ou de contredire. Une grando
clairvoyance fut toujours aux grandes époques ; elle
semble encore souvent nous manquer ; trop amoureux
souvent de ce que nous possédons déjà, nous perdons
l'aigu sentiment de ce qui nous manque, de nos dé-
fauts ; et je vois hélas ! aujourd'hui plus d'artistes qi:e
d'œuvres d'aii, car le goût de celles-ci s'est perdu, et
l'artiste trop souvent croit avoir fait suffisamment
quand, dans sa peinture ou ses vers, il a montré qu'il
est artiste, considérant la part de la raison, de l'intelli-
gence et de la volonté, la composition en un mot,
comme négligeable et banalisante — car l'abominable
discrédit où la médiocrité des grands faiseurs a jeté ce
que l'on appelait, ce que l'on n'ose plus appeler sans
sourire, c les grands genres », est cause que les
peintres n'osent plus faire de tableaux, que les littéra-
teurs ne savent plus porter un sujet un peu plus d'un
an dans leur tête, que triomphe en littérature, en
peinture, en musique, l'impressionnisme, la poésie
d'occasion.
Ce terrain neutre vers lequel, faisant volte-face, il
nous faut toujours à nouveau retourner, vous savez
bien. Messieurs, que c'est simplement la Nature...
DEUX CONFÉRENCES ^3
Yais-je donc vous parler, moi aussi, de ce fameux re-
tour à la nature ? dont il semble, à entendre certains,
que ce soit l'unique secret de tout art, et que l'on ait
tout dit, disant cela !
Retour à la nature !... mais qu'est-ce dire ? A quoi
d'autre peut-on retourner ? Que trouver hors de soi,
sinon sans cesse et partout la nature ? Mais que
trouver en soi, sinon la nature aussi bien ?
Le vrai retour à la nature, c'est le définitif retour
aux éléments : la mort. Mais, tant qu'il reste à
l'homme encore un peu de volonté de vie, un peu
d'être, n'est-ce donc pas pour lutter contre ? et n'est-ce
pas, artiste, pour s'opposer à la nature et s'affirmer ?
Comment, pourquoi, ne pas comprendre que ces
deux « naturels » —extérieur et intime — s'opposent?
et que c'est selon celui-ci que celui-là se façonne et
s'informe? Ce naturel intime a-t-il donc moins de
valeur que l'autre et va-t-on lui refuser ce droit, ou
lui dénier ce pouvoir sans lequel l'œuvre d'art n'est
plus ? — ou prétend-on que tout l'art ne soit donc plus
que réalisme ?
Cette opinion, formulée en tout son excès, n'a per-
sonne pour la défendre, je l'espère ; mais n'est-ce pas
là qu'on en vient en disant que l'artiste doit être ab*
44 PRÉTEXTES
sent de son œuvre, que l'objectlvation est une des
conditions de l'art ; de sorte que s'il était possible
d'atteindre le but proposé, toute personnalité s'effaçant
devant la chose représentée, une œuvre ne différerait
plus d'une autre que par le sujet relaté, et l'artiste se
serait enfin satisfait pour avoir assuré la durée à quelque
vaine contingence — à moins que, trop peu désireux
d'éterniser n'importe quoi, il choisisse... mais de quel
droit même choisir ? Et qu'appelle-t-on « interpréta-
tion », sinon ensuite un choix encore, plus subtil et
plus détaillé, qui, comme le choix du « sujet », vient
toujours indiquer, sinon ma volonté» du moins ma
préférence?...
Et ne pensez-vous pas précisément, qu'il convient
de faire de ce choix même, de cette instinctive puis
volontaire préférence, l'affirmation même de l'art, —
de l'art qui n'est point dans la nature, de l'art qui n'est
point naturel, l'art que l'artiste seul impose à la na-
ture, impose difficilement?
Mais ici précisons encore :
Car il ne suffit pas dès lors de dire, comme vous
savez qu'on a fait : l'œuvre d'art, c'est un morceau de
nature vu à travers un tempérament. Dans celte spé-
ciç'ùsc formule, ni l'intelligence, ni la volonté de ra,i-
UELX COIStKKKiSGES
liste n'entre enjeu. Cette formule ne saurait donc me
satisfaire.
L'œuvre d'art est œuvre volontaire. L'œuvre d'art est
œuvre de raison. Car elle doit tronver en soi sa suffi-
sance, sa fin et sa raison parfaite ; formant un tout,
elle doit pouvoir s'isoler et reposer, comme hors del'es-
paceetdutemps, dans une satisfaite et satisfaisante har-
monie. Que si, peinture, elle s'arrête au cadre, ce n'est
point parce que cadre il y a, mais, tout au contraire,
il y a cadre parce qu'ici elle s'arrête. Et le cadre n'est
là, soulignant cet arrêt, que pour faire cette isolation
plus marquée.
Dans la nature, rien ne peut s'isoler ni s'arrêter ;
tout continue. L'homme y peut essayer, proposer la
beauté ; la nature aussitôt s'en rend maîtresse et en dis-
pose. Et voici bien l'opposition que je disais : Ici,
l'homme est soumis à la nature ; dans l'œuvre d'art
an contraire, il soumet la nature à lui. — « L'homme
propose et Dieu dispose » , nous a-t-on dit ; ceci est
vrai dans la nature ; — mais je vais résumer l'opposi-
tion que j'indique en disant que, dans l'œuvre d'art,
au contraire, Dieu propose et l'homme dispose ; et tout
prétendu producteur d'œuvres d'art qui n'est pas cons-
cient de ceci est tout ce que l'on veut ; pas un artistç.
46 PRÉTEXTES
Coupez la phrase en deux, ne prenez pour credo
qu'un des deux membres de la formule, et vous aurez
les deux grandes hérésies artistiques qui toujours à
neuf s'entrecombattent pour ne vouloir comprendre
que c'est de leur union même et de leur compromis-
sion seulement que l'art peut naître.
Dieu propose : c'est le naturalisme, l'objectivismc,
appelez-le comme il vous plaît.
L'homme dispose : c'est l'à-priorisme, l'idéalisme...
Dieu proposeet t homme dispose: c'est l'œuvre d'art.
Pourquoi faut-il qu'à chaque nouvelle fausse « école »
l'inlransigeance absurde des partis vienne voir le salut
dans l'adoration exclusive d'une des deux parties
de la formule ? Hier : l'homme dispose ; aujourd'hui ;
Dieu propose... Et tantôt l'on semble ignorer que
l'artiste a tousdroits ^ouv disposer ; tantôt quil ne doit
disposer que de ce que la nature lui propose.
Car, si je parlais tout à l'heure de l'artiste comme
faisant opposition à la nature, et semblais voir en
l'œuvre d'art tout d'abord une affirmation, — serait-ce
pour prôner à présent l'individualisme, et ne nous se-
rons-nous arrachés d'un excès que pour nous précipiter
vers un autre ? qu'est-ce qu'un artiste individualiste ?
Qu'est- ce (ju' un artiste AQÙ'individu^istd P Qu'il l$iîs99
DEUX CONFÉRENCES 4?
à d'autres les « convictions». Elles lui coûtent trop
cher à lui et elles le déforment trop. L'artista n'est
ni d'un camp ni de l'autre ; il est à tout point de
conflit.
L'art est une chose tempérée. Et certes je ne veux
non plus dire par là que l'œuvre d'art la plus accom-
plie serait celle qui se tiendrait à la plus égale distance
de l'idéalisme et du réalisme ; non certes ! et l'artiste
peut bien se rapprocher autant qu'il osera d'un des
deux pôles, mais à condition qu'il ne quittera pas
du talon le second ; un sursaut de plus, il perd
pied.
« On ne montre pas sa grandeur, disait Pascal,
pour être à une extrémité, mais en touchant les deux
à la fois et en remplissant l'entre-deux. »
Et les limites de l'art que nous renoncions vite à
ihercher tant que nous les demandions extérieures,
ces Hmites, Messieurs, qui ne sont point obstacles ni
défi, nous les découvrons tout intimes : ce sont limites
d'extension.
Il est un point d'extrême tension, passé lequel l'œuvre
brusquement cède et se décompose, — ou n'a jamais
été composée. — Les limites ne sont qu'en l'artiste ;
heureux celui qui les élargit en lui, les recule et qui,
ll^ PRÉTEXTES
comme devrait vouloir chacun à' eux ^ soumet le plus
Dossible à lui, le plus possible de nature.
, Mesdames et Messieurs,
Si, malgré que vous sachiez déjà tout cela, je me
suis permis de le redire, c'est que, vous qui pensez
cela, vous restez en très petit nombre, c'est que le
nombre des faux artistes et des hérétiques est grand.
Été 190t.
AUTOUR DE M. BARRÉS
A PROPOS DES DÉR/VGÏNÉS
Né à Paris, d'un père Uzétlen et d'une mère Nor-
mande, où voulez-vous, Monsieur Barrés, que je
m'enracine ?
J'ai donc pris le parti de voyager.
En ayant éprouvé beaucoup d'agrément (pour em-
ployer une de vos exquises expressions de jadis) et
surtout, j'ose le croire, beaucoup de profit, je me suis
permis de conseiller aux autres le voyage ; j'ai même
fait plus : j'ai poussé, j'ai contraint d'autres au voyage ;
il en est qui n'avaient jamais navigué et qui m'ont
rejoint sur des terres assez lointaines ; il en est que
j'ai mis en wagon ; il en est que j'ai accompagnés.
J'ai fait plus encore ; j'ai écrit tout un livre, d'une
folie très méditée, pour exalter la beauté du voyage,
m'efforçant, peut-être par manie de prosélytisme,
d'enseigner la joie qu'il y aurait à ne plus se sentir
PRÉTEXTES
d'attaches, de racines si vous préférez (vous aviez bien
écrit V Homme libre, — mais //6/"e un peu différemment).
— Et c'est en voyage que j'ai lu votre livre. — Rien
d'étonnant donc si, à ma grande admiration, je ne peux
m'empêcher dé mêler la critique : excusez ce préam-
bule ; il n'est là que pour montrer combien je suis
désigné pour la faire, ceux pour vous louer étant
légion.
Pourtant je voudrais commencer par dire combien
j'admire votre livre ; certes vos œuvres précédentes
nous permettaient d'attendre de vous les plus exquises
délicatesses, et bien des pages datées d'Epagne ou d'Ita-
lie ne le cédaient pas de beaucoup au merveilleux récit
de M™* Aravian ; nous connaissions la netteté de votre
vue, la clarté de vos jugements, votre vaillance,
votre prudence, l'excellence de vos conseils ; et
malgré tout cela les Déracinés ont surpris même vos
plus chauds admirateurs ; il y a là (non assez con-
centré peut-être), maintenu sans inquiétude, un si
sérieux travail, une si autoritaire affirmation, que le
respect de vous s'impose et que même vos plus entêtés
ennemis sont forcés à présent de vous considérer. -Sous
des noms affreux comme ceux de Y Education Scnli-
nienlale, vous avez créé des types, pénibles, mais que
AUTOUR DE M. BARRÉS 55
l'on ne peut plus oublier ; vous avez fait plus : vous
les avez groupés, hiérarchisés, ou plutôt et mieux : vous
avez montré la fatalité de cette hiérarchie, comme un
professeur de physique montre le « Vase des quatre
éléments ». La fondation du journal, son âpre tie, la
façon dont Sturel s'en tire, tout cela, pesanl, est
d'une remarquable tenue, d'une absence de fantaisie
parfaite. — Pourquoi, ce dessin si bon, avoir cru
devoir le boursoufler inartistiquement d'une thèse
électorale, intéressante certes en elle-même (sans
souci même qu'elle soit juste ou non), mais dont
presque toutes les pages s'empèsent et qui en épaissit
les moindres mouvements ? — Si vous venez, à cha-
cun de ceux-ci, ergoter et, à renfort de raisonnements,
le rattacher à votre thèse générale, c'est donc que ces
événements n'étaient pas assez éloquents par eux-
mêmes ? c'est donc que vous craigniez que l'on n'en
pensât pas tout ce que vous en pensez ? c'est donc que,
peut-être, si vous aviez laissé l'esprit du lecteur libre,
il en aurait conclu différemment ? — Et le résultat de
votre habileté oratoire c'est que les événements que
vous dites, après que vous en avez parlé, semblent,
pris hors du livre, moins éloquents que vous-même,
OU ne pas persuader toujours comme vous voudriez
54 PRÉTEXTES
qu'ils persuadent. Car enfin Suret-Lefort, Renaudin,
Sturel, Rœmerspacher réussissent ; s'il avait plus d'ar-
gent, on peut croire que Racadot réussirait. D'ailleurs
je consens que, si Racadot n'eût jamais quitté la Lor-
raine, il n'eût jamais assassiné ; mais alors il ne m'in-
téresserait plus du tout ; tandis que, grâce aux cir-
constances étranges qui l'acculent, c'est lui, vous le
savez, sur qui se concentre l'intérêt dramatique du
livre ; de sorte que, soucieux aussi de vérité psycho-
logique, votre livre, comme malgré vous, semble ne
prouver rien tant que ceci : « dans une situation oii il
se trouve souvent et qui pour beaucoup est la même,
l'organisme agit d'une façon banale ; dans une situa-
tion qui s'offre à lui pour la première fois, il fera
preuve d'originalité, s'il ne peut y échapper » (i). Le
dcracinemeiil contraignanl Racadot à loriginalilé : on
peut dire, en souriant, que c'est là le sujet de votre livre.
Car votre affirmation trop constante nous lait désirer
contredire ; désirer affirmer ceci : le déracinement
peut être une école de vertu. — C'est seulement lors
d'un sensible apport de nouveauté extérieure qu'un
organisme, pour en moins souffrir, est amené à in^
(i) La i^rmule est de Nordau.
AUTOUR DE M, BARRES 55
venter une modification propre permettant une ap-
propriation plus sûre (i). Faute d'être appelées par (/«
V étrange, les plus rares vertus pourront rester latentes ;
irrévélées pour l'être même qui les possède, n'être pour
lui que cause de vague inquiétude, germe d'anarchie.
Par contre, plus l'être est faible, plus il répugne à
l étrange, au changement ; car la plus légère idée
nouvelle, la plus petite modification de régime né-
cessite de lui une vertu, un eiïort d'adaptation qu'il
ne va peut-être pas pouvoir fournir. Mais qu'est-ce
à dire? sinon qu'il est trop faible ; allons ! tant pis!
qu'il s'enracine et que ce soit tant mieux pour lui.
Mais ne cherchez pas non plus à l'instruire. Toute
instruction est un déracinement parla tête. Plus l'être
est faible, moins il peut supporter d'instruction.
N'est-ce pas là ce qui vous fait dire : « Beaucoup de
femmes et d'enfants ne sont que d'un seul paysage » ?
Traduisez : l'instruction n'est bonne que pour les
(i) Le bien-être n'engendre que l'inertie; la gêne est le prin-
cipe du mouvement.
Renan [Dialogues).
ou encore :
« On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer. »
Laclos [Les liaisons dangereuses).
56 PUÉTEXTES
forts. Soignez le faible ; prolV;gez-le ; mais par pitié
pour nous, n'établissez pas sur lui notre règle.
L'instruction, apport d'éléments étrangers, ne peut
être bonne qu'en tant que l'être à qui elle s'adresse trou-
vera en lui de quoi y faire face ; ce qu'il ne surmonte
pas risque de l'accabler. L'instruction accable le faible.
Oui, mais le fort en est fortifié.
S'il ne faut donc avoir en vue que le bien-être du
plus grand nombre, j'admets que c'est en ne bougeant
pas de chez soi qu'on l'obtient avec le moindre effort,
n'y ayant là qu'à poursuivre d'ordinaire un élan hé-
rité... — Mais ne peut-il nous plaire de voir un
homme exiger de soi la plus grande valeur possible ?
— Dans le bien-être s'étiole toute vertu ; les routes
neuves, ardues, la nécessitent. J'aime (pardonnez-moi)
tout ce qui met l'homme en demeure, ou de périr, ou
d'être grand. Les événements historique» qui nous
ont le plus dépaysés sont certes ceux qui ont fait le
plus de victimes, mai? aussi ceux qui ont échaufie,
éclairé le plus grand nombre de héros ; c'est un tri ;
dans le calme du coutumicr, toutes les ailes inéten-
dues, sans besoin d'être grandes, oublient de l'être ;
plus le vent du dehor» s'élève et plus se nécessite une
ÎQV^Q enverguw.
ÀUTOUU'DE M. BAURÈS 67
Oui, mais les faibles y périront.
Faut-il s'en consoler, disant : c'étaient des faibles ?
— Disons plutôt : aux forts seuls la véritable instruc-
tion. Aux faibles l'enracinement, l'encroûtement dans
les habitudes héréditaires qui les empêcheront d'avoir
froid. — Mais à ceux qui, non plus faibles, ne cherchent
pas, avant tout, leur confort, à ceux-ci, le déracine-
ment, proportionné autant qu'il se peut à leur force, à
leur vertu — la recherche du dépaysement qui exi-
gera d'eux la plus grande vertu possible. Et peut-être
pourrait-on mesurer la valeur d'un homme au degré
de dépaysement (physique ou intellectuel) qu'il est
capable de maîtriser. — Oui, dépaysement ; ce qui
exige de l'homme une gymnastique d'adaptation,
un rétablissement sur du neuf : voilà l'éducation que
réclame l'homme fort, — dangereuse il est vrai, éprou-
vante ; c'est une lutte contre l' étranger ; mais il n'y a
éducation que dès que l'instruction modifie. — Quant
aux faibles : enracinez 1 enracinez !
Instruction, dépaysement, déracinement (i)^ — il
(i) ici une note de 'vi. Charles Maurras :
« M. Doumic, dans la Revae des Deux-Mondes, admet la thèw
des Déracinés, mais sous la réserve suivante : Le propre de l'éduca-
tion est d'arracher l'homnae à son milieu formateur. Il faut qu'elle
58 tKKlBXXES
faudrait pouvoir en user selon les forces de chacun ;
on y trouve danger sitôt que ce n'est plus profit ; et
que les faibles y agonisent, c'est là ce que montrent
e déracine. C'est le sens étymologique du mot « élever »...
En quoi ce professeur se moque de nous. M. Barrés n'aurait
qu'à lui demander à quel moment un peuplier, si haut qu'il
s'élève, peut être contraint au déracinement... »
— Non, iM. i\Iaurras ; j'en suis bien désolé, mais celui qui se
moque de nous ici, ce n'est pas M. Doumic, c'est vous ; et
pour peu que M. Doumic ne soit pas aussi ignorant en arbori-
culture que vous paraissez l'être, il vous aura répondu, je sup-
pose, que le peuplier dont vous parlez, pour être beau et bien
fait, n'était sans doute pas né sur le sol qu'il ombrageait à pré-
sent, mais venait tout vraisemblablement d'une pépinière, —
comme celle sur le catalogue de laquelle je copie pour votre
édification celle phrase :
Nos arbres ont été that^splâmtés (le mot est en gros caractères
dans le texte) 2,3, à fuis et plus, suivant leur force (ce qui veut
dire ici : suivant leur âge), opération qui favorise la reprise ; ils
SONT DISTAKCÉS CONVENABLEMENT, AFIN d'OBTENIR DES TÈTES BIE!»
F.uTEs (ici c'est moi qui souligne, car voici un des côtés de la
question dont vous ne parlez pas, et qui importe).
Catalogue des pépinières Groux (63° année, p. 72).
Ignorez-vous aussi l'opération qu'en culture on appelle rk-
prQUACE ? Permettez que pour vous, je copie encore ces quelques
phrases instructives :
Des que les plants ont quelques feuilles, on doit, selon les espèces
ATJTOOR de m. BAHRftS 5q
les Déracinés ; mais pour préserver du danger le faible,
nous aveuglerons-nous sur le profit du fort Pet que les
forts s'y fortifient, c'est là ce que ne montrent pas
les Déracinés — ou du moins ce qu'ils ne montrent
que malgré vous.
Car se posait alors devant vous ce dilemme : ou,
pour favoriser votre thèse et montrer le danger du
déracinement, peindre des êtres si faibles et médiocres,
qu'on eût crié : tant pis pour eux ; — ou, pour favo-
riser votre roman, peindre des êtres assez forts pour
et les soins particuliers qu'elles exigent, ou les éclaircir ou les re-
piquer.
Le repiquage est de la plus haute importance pour la plus grande
majorité des plantes. — Et, en note : Toutes les plantes pour-
raient à la rigueur être repiquées.
Vilmorin-Andrieux, Les fleurs de pleine terre, Tp. I.
Ou repiquer, ou éclaircir. Voici l'affreux dilemme que vou»
proposent vos savants co-partisans MM. Croux et Vilmorin-A.n-
drieux. Renoncez à chercher vos exemples dans leur domaine-
Et si cela ne sufQt pas à invalider la thèse de M. Barrés, vou»
m'accorderez tout au moins que cela ne la renforce pas non
plus...
(Le passage de M. Maurras que je cite est cité par M. Barrés
dans les Scènes et doctrine da Nationalisme.)
Co MimRS
qu'ils ne souflfrent plus du dépaysement, assez im-
portants pour invalider votre thèse.
Il est beaucoup de ces points, je le sais iDîen, où l'on
pourrait infiniment contredire ; aussi n'aurais-je point
tant affirmé si vous n'aviez si fort affirmé le contraire.
Ce qui reste pourtant certain, c'est que, si les sept
Lorrains dont vous donnez 1 histoire n'étaient pas ve-
nus à Paris, vous n'eussiez pas écrit les Déracinés ; que
vous n'eussiez pas écrit ce livre si vous-même n'étiez
pas venu à Paris ; — et cela eût été extrêmement re-
grettable, car, à cause de ses préoccupations mômes,
ce pesant livre d'une excédente mais admirable ten-
sion, remet à leur médiocre place tant de romans né-
gligeables dont, faute de mieux, nous risquions de
nous occuper.
Décembre 1897,
L\ QUERELLE DU PEUPLTER(i)
(rkponse a. m, maurras)
Lorsque, en 1897, parut dans l'^rm/'/a^e mon ar-
ticle sur les Déracinés, l'on n'y fit pas grande atten-
tion. L'an dernier, ayant à réunir en volume quelques
pages de critique, je relus cet article oublié; ne le
trouvant pas trop mauvais, je le joignis aux autres,
tel quel — avec l'addition pourtant d'une note, et voici
pourquoi :
Entre 1897 et 1902, un article de M. Doumic avait
paru, auquel avait aussitôt répondu M. Maurras. De
i'nrticle et de la réponse, j'eus connaissance par une
TiOte des « Scènes et Doctrines » de M. Barrés. Cette
ïiole a depuis été tant do fois citée, que j'ai honte à la
citer encore ; on la saura pnr cœur ; tant pis :
(i) Cet article a paru dans l'Ermitage, n° de novembre igoj.
FRETEXTES
« M. Doumic, dans la Revue des Deux-Mondes,
admet la thèse des Déracinés, mais sous la réserve
suivante : « Le propre de l'éducation est d'arracher
l'homme à son milieu formateur. Il faut qu'elle le
déracine : c'est le sens étymologique du mot « éle-
ver... » En quoi ce professeur se moque de nous.
M. Barres n'aurait qu'à lui demander à quel moment
un peuplier, si haut (ju'il s'élève, peut être contraint
au déracinement... »
Il coulait à ce moment, à propos de déracinement,
des flots d'encre ; j'ai trouvé que celle de M. IMaurras
n'avait pas bien belle couleur. Je me permis de lui
faire observer l'imprudence de sa question ; il était en
efl'et plus qu'aisé de répondre que ces peupliers exem-
plaires sortaient d'une pépinière, tout vraisemblable-
ment — comme celle, ajoutai-je, sur le catalogue de
laquelle je copie cette phrase :
« Nos arbres ont été transpla>îtés (le mot est en gros
caractères dans le texte), 2, 3, /j fois et plus, suivant
leur force, opération qui favorise la reprise ; ils sont
J)ISTAKCÉS CONVENABLEMr.M", AFIN d'oBTENIR DES TETES
i!!EN FAITES (ici c'cst moi qui soulignais). »
M. Maurras, ayant écrit naguère : « Je proteste pu-
bliquement que M. Gide n'est pas justifiable de la cri-
AUTOUR DE M. BARRÉS 65
tique », s'apprêtait à ne rien répon^'re. « Son esprit,
son lalent, son tour d'imayination, affirme-l-il encore,
sont d'une coquette achevée ; ils perdent donc à être
connus de toutes parts. Ils ne peuvent être soutTerts
qu'à la faveur d'une pénombre officieuse et d'un pro-
pice clair obscur. » Donc, par égard pour moi, il
fallait me laisser dans l'ombre.
C'est ce que MM. Faguet, Blum et Remy de Gour-
mont n'eurent pas la délicatesse de comprendre. A l'im-
pertinence de me lire, ils ajoutèrent celle de parler de
mon livre et d'en parler excellemment ; bien plus, ilg
citèrent ma note.
M. Maurras alors n'y tint plus et me supprima du-
rant dix-huit colonnes de la Gazette.
Mes articles sur M. Barrés, que j'écoute toujours,
que j'admire souvent, et pour qui je garderais l'affec-
tion la plus vive s'il ne m'en empêchait pas quelque-
fois — - mes articles sont des plus modérés contre une
thèse dont je ne blâme que l'outrance et à qui j'en
veux de gâter bien des pages d'un de nos meilleurs
écrivains.
Cette doctrine de l'enracinement qu'il préconise, je
la crois bonne en effet pour les faibles, la masse ;
j'accarde aue c'fest d'eux qu'il se faut accuperi car
5
C4
PUElKXTliS
les individus qui s'en échappent s'occupent lies siifR-
samment d'eux-mêmes, et l'on ne peut tabler sur
eux. Mais je prétends que ceux-ci trouvent profit au
déracinement, et que l'enracinement, tout au con-
traire, les empêche. Eux aussi sont nécessaires au
pays. (( Instruction, dépaysement, déracinement, dis-
je à la fin de mon premier article — il faudrait pou-
voir en user selon les forces de chacun ; on y trouve
danger sitôt que ce n'est plus profit ; et que les faibles
y agonisent, c'est là ce que montrent les Déracinés ;
mais pour préserver du danger le faible, nous aveu-
glerons-nous sur le profit du fort.^ (i). Et que les forts
. s'y fortifient, c'est là ce que ne montrent pas les Déra-
cinés — ou du moins c€f qu'ils ne montrent que
malgré M. Barrés. »
« De ce que les sept Lorrains du roman de M. Bar-
res ont eu tort de venir à Paris, puisqu'ils s'y sont
tous plus ou moins noyés, il ne s'en suit pas qu'un
(î) « L'instruclion, disais-je plus liaut, apport d'éléments
étrangers, ne peut être bonne qu'en tant que l'être à qui elle
s'adresse trouvera en lui de quoi y faire face ; ce qu'il ne sur-
monte pas risque de l'accabler»... etc.. Je ne peux pourtant
ppsxitcr toiit mon article ! Si M. Maurras ne l'a pas lu, je n'y
peux rien. Mais alors pourquoi «n parlc-t-il ?
AUXObU DE M. BA1U\KS 65
huitième Lorrain aura tort de suivre leur exemple ;
car ce huitième Lorrain, ce sera peut-être un Barres »,
écrit M. de Gourmont, résumant ma conclusion.
« Ainsi finit par un compliment cette dispute », con-
clut-il à son tour.
M. Maurras ne l'entend pas ainsi. Il a les conci-
liations en horreur. L'huile qu'on apporlait pour les
blessures, c'est sur le feu qu'il la renverse. Je doute
qu'il ait lu nos articles. Du moins n'est-ce pas à eux
qu'il répond, mais tout simplement à la note oii son
nom s'est trouvé cité. Et la querelle qu'il ravive, n'est
pas sur le fond même du sujet ; lui-même la baptise :
c'est « la querelle du peuplier ». 11 ne faut pas qu'il ait
eu tort de prendre le peuplier comme exemple. Ce
n'est pas facile à prouver. Il va parler fort et long-
temps. Dix-huit colonnes contre vingt lignes Je suis
vaincu.
<( Celte leçon d'arboriculture a fait mon bonheur,
lit-on dans la Gazette de France du i/i septembre igoS
après citation de ma note. M. André Gide a découvert
le repiquage dans le traité de M. Vilmorin-Andrieux,
et la transplantation dans le catalogue des pépinières
Croux. »
Je passe là-dessus. M. Maurras n'est nullement tenu
66' PRÉTEXTES
de savoir, et ses lecleiu's encore moins, que je vis
neuf mois sui' douze à la campagne, où je regarde plus
mon jardin que mes livres — ni même que la Sociélé
des Agriculteurs de Normandie accordait à ma pépi-
nière une première médaille, il y a quelques années
— il faut vraiment une occasion comme celle-ci pour
l'avouer...
« L'étonnement naïf que fait paraître M. Gide —
continue M. Maurras — en nous révélant repiquage et
transplantation est sans aucun doute absolument
étranger à ceux d'entre nous qui..., etc.. ; mais si
cette émotion merveilleuse leur manque, ils sont aussi
gardés d'introduire dans le langage d'aussi honnêtes
gens que MM. Emile Vaguet et Remy de Gourmont...
une confusion ridicule entre transplantation et déraci-
nement. A la place de M. André Gide, écrivain déli-
cat, critique difficile, on ne se consolerait pas de la
mésaventure. » — Merci des compliments — mais
décidément, M. Maurras, vous êtes par trop sûr que
vos lecteurs ne seront pas les nôtres : Voici le début do
l'article de M. Gourmont :
« Au mot imaginé par M. Barres « les Déracinés a,
il faudrait, je pense, en opposer un autre, qui expri-
merait la même idée matérielle, et une idée psycUc-
AUTOUR DE M. BARUÈS 6"
logique toute différente : les transplantés. On em-
ploierait l'un ou l'autre selon que l'on parlerait d'un
homme à qui le changement de milieu a été mauvais,
ou d'un homme qui a trouvé une nouvelle vigueur par
le fait même de sa transplantation en un terrain nou-
veau.
« Celle insinuation m'est suggérée par la lecture de
quelques pages du nouveau livre de M. Gide... Esprit
très logique, il a été choqué de la thèse de M. Barres
en tant que thèse absolue. Il reconnaît que le déra-
cinement est défavorable aux natures faibles, qu'il
est bon que la plupart des hommes vivent et meurent
lu oiî ils sont nés ; mais il croit que la transplantation
est heureuse pour les forts et qu'elle les fortifie
encore. » Là-dessus, exemples à l'appui de cette
thèse; — je ne puis citer tout l'article (i) ; il est
parfait.
Mais revenons au peuplier. M. Maurras, n'ayant pas
sous la main son « vieux jardinier Marins », appelle à
la rescousse « quelqu'un de ces grands amateurs de
jardinage qui allient les plaisirs de leur art à la haute
culture intellectuelle o. Tenons-nous I
(i) Weekly Gritical Review, oo juillet.
6$ MÉTEXTEg
«... Quand ces boutures (de peuplier) ont des feuilles
et paraissent pourvues de racines... » dit le grand
amateur.
— On les déracine ? interrompt M. Maurras.
— Mais non ! On éclaircit le plan, c est- à dire qu'on
enlève à volonté les plus forts pour en faire des arbres
de choix (c'est moi qui souligne), ou les plus nombreux
et les plus délicats pour les repiquer en rayons moins
serrés, afin de permettre aux racines de se bien déve-
lopper.
— Et si l'on expédie i*
— On enveloppe les racines avec beaucoup de soin
pour qu'elles ne se sèchent pas en route. »
Eh! parbleu, prétendis-je rien d'autre?
Mais, plus loin, ceci nous éclaire :
« En somme, continue M. Maurras, relever, dépi-
quer, repiquer, replanter, même arracher sont des
opérations qui n'ont rien de commun avec le déracine-
ment. On ne déracine que des arbres morts ou ceux
qu'on sacrifie. » Et plus loin :
« J'expliquai alors à mon jardinier ce qu'on appelle
maintenant, selon la forte et juste expression de Barrés,
un déraciné... Je dis comment la mauvaise éducation
avait chez ces jeunes gens tranché las racines (ici c'est
AmiUK DK M. BAKKKS 6q
M. ^iaurras qui souligcic) qui les attachaient è leur
Lorraine..., etc., etc. »
Nous y voilà ! a Déracinés » signifie pour M. Maur-
ras « dont on a tranche les racines ». Que ne le
disait-il plus tôt ? J'aurais laissé son peuplier tran-
quille, (i)
On comprenait sans peine la métaphore de M. Bar-
rés, et ses écrits l'éclairaient d'un bon jour ; mais
quelque éloquente que cette mclaphore demeure, il
est très fâcheux qu'en arboriculture, le seul domaine
oi!i ce mot déraciné ait un sens précis, ce sens soit
différent de celui qu'est appelé à lui donner M. Barres,
sous peine de voir presque tous les exemples qu'il y
chercherait, contredire en plein sa théorie. Le grand
tort de M. Maurras aujourd'hui, par cette absurde-
querelle de mots, est de rendre sensible une faute
(i) N'en déplaise à M. Maurras il arrive même souvent que ces
racines, au moment de la replanlatlon, d'un coup de serpe, on
les coupe, afin d'assurer mieux la reprise ; car il s'en forme aussitôt
de nouvelles et larbre reprend d'autant mieux, que les vieilles
racines ont été coupées. Les catalogues des pépiniéristes et les
traités d'arboriculture nous enseignent que c'est surtout la racine
centrale, pivotante (colle même de « !a terre et les morts») qu'il
importe de trancher.
70
PRETEXTES
qu'on n'avait pas bien remarquée, — en prétendant
faire passer ce nouveau sens du mot déraciné: dont
les racines ont été tranchées, en arboriculture où le
mot déraciné n'a jamais voulu dire et ne voudra
jamais dire que : dont les racines ont été arrachées de
terre. C'est le seul sens que donne et qu'ait à donner
Littré.
— Mais qu'importe le mot, dira-t-on, si la chose...
— Le mot n'importe point, peut-être ; mais derrière
la faute de mot, accourt et s'abrite la faute de pensée.
Et si M. Maurras ne la sentait ici très grave, il n'em-
ploierait pas tant d'âpres soins, ni ne trouverait tant
de difficultés, à la défendre.
LA NORMANDIE ET LE BAS-LANGUEDOC .(i)
Il est d'autres terres plus belles et que je crois que
j'eusse préférées. Mais de celles-ci je suis né. Si j'avais
pu, je me serais fait naître en Bretagne à Locmariaquer
la dévote, ou, près de Brest, à Camaret ou à Morgat,
mais on ne choisit pas ses parents ; et même ce désir je
l'héritai, je pense, avec le sang catholique et normand
de la famille de ma mère, le sang languedocien pro-
testant de mon père. Entre la Normandie et le Midi
je ne voudrais ni ne pourrais choisir, et me sens d'au-
tant pins Français que je ne le suis pas d'un seul mor-
ceau de France, que je ne peux penser et sentir spé-
cialement en Normand ou en Méridional, en catho-
lique ou en protestant, mais en Français, et que, né
(') L'OccU nt ayant cru intéressant de demander à plusieurs
de racon*'»r les xnects de la terre Occidentale, cet article fut le
premier d'une série consacrée à nos provinces.
&
"Xj PRÉTEXTES
à Paris, je comprends à la fois l'Oc et l'Oï!, l'épais
'argon normand, le parler chantant du midi, que je
garde à la l'ois le goût du vin, le goût du cidre,
l'amour des bois profonds, celui de la garrigue, du
pommier blanc et du blanc amandier,
Je ne choisis non plus ici : taire un des deux pays
serait ingratitude, et, puisque vous me pressez de
parler^ souffrez que je parle des deux.
Du bord des bois normands j'évoque une roche
brûlante — un air tout embaumé, tournoyant de
soleil, et roulant à la lois confondus les parfums des
thyms, des lavandes admiration qu'il proclame pompeusement pour
rnes écrits risque de donner ù mes éloges l'alîurc
fâcheuse d'une réciproque ; enfin parce que tous les
éloges qu'on y pourrait faire ne vauf'ront jamais ceux
qu'il se converse à lui-mcme. Ils fréaiissent immodes-
Icment en chaque page ; son œuvre en est remplie,
encombrée ; souvent l'œuvre est conmie mangée et
remplacée par sa propre louange ; celle-ci devient
alors parfaite, sonore à souhait, et complètement dé-
sintéressée — forcément.
J'allais pourtant oser parler de Signoret lorsque
voici que me parvient le dernier numéro du Sainl-
Graal. J'y vois que M. Signoret trouve plus simple d^i
publier directement des fragments, choisis cîogicux,
de ce qu'on lui écrivait en des lettres parlicu.lières ;
autant alors vous y renvoyer simplement n'ayant
d'ailleurs rien d'autre à vous dire sur lui que ce que
je lui disais à lui-mcme. Mais pour permettre dans
(i) V. Le Deuil (hi Prlnirvcres [Mereare de France).
go PRÉTEXTES
le prochain Salnt-Graal plus de place à l'œuvre propre
de Signorct, mieux vaut que je publie aussitôt ici la
leltreque je lui adressais hier pour le remercier de l'euvc»!
du premier livre de ses Sonncls (i). Parcourez-la si
(i) Cher Sigsoret,
Vos sonnets paraissent plus beaux à la secoiule lecture qu'à la
première. L'cgalilo do leur éclat trompe d'abord ; on doute d'une
clarté sans étincelles ; on no comprend que peu à peu qu'elles
sont toutes dévorées. Voilà pourquoi je crus d'abord vos belles
élégies préférables: leur morbidesse est moins cachée et mon esprit
s'étonne encore d'une beauté sans renoncement ni faiblesse,
comme si sa perfection n'était due qu'aux dépens de son huma-
nité. C'est aussi que nous sommes en un temps où il semble que
la trop pure beauté ait be^soln de faire pardonner sa présence ;
on ne l'accepte, semble-t-il, que venue de loin et passée ; on
prend aisément son parti que la Renaissance italienne etla Pléiade
qu'était Ronsard, en la démontrant de manière si glorieuse,
l'aient comme monopolisée.
Je pense que le souvenir de cette Renaissance admirée vous
hante ; vous y cherchez non seulement le secret de voire forme,
mais encore un modèle de vie, franche jusqu'à l'orgueil, super-
bement extérieure, aventurée. J'ai peu lu, je l'avoue, les lettres
de ce teinps, qui m'hallucine moins que vous, et ne sais si lesDo-
natello et les Brunelleschi que vous citez oseraient porter leur
orgueil aussi sonorement devant eux. IN'inniorte ; je m'anuuc
trop de cela pour m'en plaindre et n'en soullre que lorsque cet
orLMîcil vient pour boucher les vides de l'esprit, que lorsque
LETTBES A ANG)i;r,E 9I
cela vous amuse, puis redisons ensemble son Chant
d'amour dont j'appris comme malgré moi ces beaux
vers :
Que sous tes seins un cœur de gloire en toi bondisse
Clair et s'ent'jant comme la lune sur les flots !
Délivre-nous de toute ton ombre, Eurydice,
Vers toi nos luths sont tout soulevés de sanglots !
l'afTirmation de votre génie tend à remplacer sa manifestation
effective. Au reste, je conviens que le public est si Lôle que c'est
surtout en lui affirmant que vous avez Ju génie que vous le for-
cerez de le croire... mais vous nécrivezpas pour ce public, elles
gens Intelligents que vous prétendez que nous sommes savent
comprendre la beauté de vos vers sans que vous l'affirmiez k
l'avance.
J'admire aussi votre riante audace de publier les lettres
qu'on vous écrit : si je vous estimais assez peu pour vous croire
capable d'une babilcté, jcdirais qu'elle est excellente ; mais non :
j'y veux voir seulement l'exigence d'une franciiise et my plaire;
tel qui louerait secrètement par flatterie va se croire conlralnt de
rester fidèle à lui-même et continuer h vous louer ; vous innovez
une coutume, et certes rien n'est moins facile, car certes sans
vous on ne l'eût pas choisie. Les lellres des littérateurs sont
trop aisément ténébreuses ; il est bon d'illuminer cela. Créons
('es précédents. J'y veux aider aussi, et laissez-moi trouver plus
simple de publier déjà moi-même cette lettre à vous adressée.
Au revoir, etc.
A. G.
î)a PRÉTi:\TE5
Eurydice, Eurydice, Eurydice, regarde :
Nous tordons la couronne à genoux dans les fleurs.
Lyrisme orgueilleux et rapide ; absorption des
sens dans l'exaltation de la pensée :
Enivrez les cicux bleus de vos pi'ofonds murmures,
vents spirituels de la sainte raison I
Quand ma nef passera près dis plages obscures, 1
À l'heurfî délicate où dorment les troupeaux,
Jetez au vent des nuits, ô vierges, vos ceintures,
Sombres bergers, jetez aux torrents vos plj.eaux !
Et courez vers la vague où ti-aînant l'aube grave
Le grand Vaisseau tonnant de musique s'accroît ;
— La mer engloutira la plage où dort l'esclave,
— Le fruit de vie est mùr dans les jardins du Roi.
Il faut, après ces vers dignes d'être cités auprès
des plus splendidcs, rouvrir le livre à peine fermé de
Janimes pour comprendre ausijilôt et comme iustincli-
veracnt les positions réciproques de ces deux poètes ;
ils se limitent l'un par l'autre. Tout le faste d'Em-
manuel Signoret fait mieux sentir encore la fraîche
LETTRES A ANGBLE qS
nouveauté de ce dernier ; car il y a là quelque chose
d'autre, quelque chose de neuf, quelque chose de
jamais encore entendu. Là, plus de sonorité, ni d'éclat ;
une voix souvent presque fausse, mais à la façon de
cellesque troublent les larmes — et je comprends que
M. Signoret n'aime pas Francis Jammes, car devant
une voix si orgueilleusement simple, toute la rumeur
rhétorique et la belle sonorité ne paraît plus, comme dit
l'Evangile, «qu'un airainqui résonne, qu'une cymbale
qui retentit ». — Môme il n'est pas intéressant de mar-
quer les différences de ces deux esprits ; ils ne vivent
pas dans le aicme monde et regardent opposément.L'im-
personnalité du premier est si grande que ce que Ton
admire ici, il semble que ce soit la langue française elle-
même ; M. Signoret n'est personnel que parce qu'il
parle de lui. La personnalité de Francis Jammes décon-
certe ; mais ce n'est qu'au premier abord ; jamais une
plus complète absence de recherche extérieure n'avait
permis encore recherche d'union plus intime des mots
avec l'émotion, des sensations entre elles-mêmes. On
n'imagine pas beauté plus fièrement déparée de tout
fard. Sa seule coquetterie, si c'en est une, est la montre
presque involontaire de sensations plus subtiles et plus
subtilement associées qu'on ne le pouvait buuposer jus-
9^ PRÉTEXTES
qu'alors. Elles se touchent, se continuent, s'oppeilent
et se marient, à ce point que parfois elles font à l'émo-
tion qu'elles entourent un vêtement sans couture.
Francis Jammes est un grand poète ; il a l'audace la
plus noble : celle de la simplicité. Il existe assez réelle-
ment lui-même pour pouvoir se passer d'adjuvants,
des communes ressources littéraires ; de sorte qu'on
s'étonne d'abord, tant sa littérature emprunte peu à
celle des autres.
L'amour de la simplicité est tel, chez lui, qu'il va
parfois jusqu'à certaine affectation de dénuement :
Redescends, redescends dr.ns ta simplicité.
.le viens (devoir les guêpes Iravaiiiei- dans le sable.
Fais comme elles, 6 mon cœur malade ci tendre : sois sage.
Accomplis ton devoir comme Dieu l'a dicté.
••••
i'aites qu'en me levant, ce matin, de ma table,
Je sois pareil à ceux qui, par ce beau Dimanclie,
\ ont répandre à vos pieds dans l'humble église blanche.
L'aveu modeste et pur de leur simple ignorance.
Patient dénuement do pensée pour permettre un
accueil plus vaste et plus surpris h tout émoi vibrant,
à toute sensation éparse autour de lui. Chaque soupir
errant trouve en lui son écho disponible. Sa poésie
LETTRES A ANGÈLE gb
fluide et pure est comme le ruisseau sous les bois, où
chaque oiseau vient boire, où tremble chaque feuille
mirée, où l'eau se plaint à chaque roche. Aucune
abondance inutile ; cette eau vaut par sa pureté ; savez-
vous ce qui la fait si grande ? C'est que pas une eau
étrangère n'en est venue grossir, en le troublant, le
cours ; c'est qu'il se résigne à lui-même, pour aliment
n'espérant que du ciel les abondantes eaux des
averses.
Mon Dieu, calmez mon cœur, calmez mon pauvre cœur.
Et faites qu'en ce jour d'été où la torpeur
S'étend comme de leau sur les choses égales,
J aie le courage encor, comme cette cigale.
Dont éclate le cxùdans le sommeil du pin,
De vous louer, mon Dieu, modestement et bien.
Et parfois la pureté de cette eau devient telle qu'elle
n'est plus que murmure, transparence, et reflet, et
fraîcheur.
Mon Dieu, c'est le matin, et, déjà, la prier»
Monte vers vous avec ces papillons fleuris.
Le cri du coq et le choc des casseurs de pierres.
Sous les platanes dont les palmes vertes luisent,
(jd PRÉTEXTES
Dvins ce mois de juillet où la terre se craquelé.
On entend, sans les voir, les cigales grinçantes
Chant r assidûment votre Toute-Puissance.
Le merle inquiet, dans les noirs feuillages des eaux,
Essaie de siiiler un peu longtemps, mais n'ose...
Ces prières sont belles et, presque toutes, parmi
les plus belles pièces de Jammes. Elles marqueront
pour cet involontaire esprit non un repos, mais au
contraire une période d'inquiétude. Il semble parler
beaucoup de Dieu pour tâcher de se prouver qu'il y
croit. Peut-être en parlait-il mieux en ne Le nommant
pas, mais simplement, comme avant, délicieusement
chaque chose. Prendre Dieu à partie sans cesse,
comme ici, donnerait à entendre qu'on en attend
encore en vain une réponse. Je sens en ces Prières
une âme excessivement afFectueuse et désolée. La prière
n'est souvent que le besoin, quand on se sent seul, de
parler à la seconde personne. — Ces prières sont
l'œuvre d'une crise, inquiète et passionnée. J'attends
avec confiance que ce sensuel si peu mystique, ressen-
tant à nouveau chaque émotion en soi suffisante, se
plaisant à l'aspect et le disant dès lors divin lant qu'il
lui plaît, laisse de nouveau Dieu tranquille et le fasse
seulement entrevoir sous la terre très habitée. Nul
LETTRES A ANGÈLE 97
doute alors que le grand mouvement de ses prières,
plus plein et soulevé qu'il ne l'avait encore jamais été
chez Jammes, gonfle admirablement de longues pièces
d'une allure assez différence — comme voici qu'il fait
cette délicieuse élégie que vous lirez dans le prochain
numéro du Mercure (i).
C'est près des bois épais qu'elle fut composée, dans
cette Normandie ruisselante et penchée où je m'attarde
encore, oii nous vîmes approcher rautoinnc, ensemble
avec Henri Ghéon dont il faut aussi que je vous
parle ; j'aime à placer ce nom près decelui de Jammes ;
leurs livres sont voisins dans ma bibHothèqno ; ils
vivent dans une même atmosphère, cela leur fait, par
sympathie, une espèce de ressemblance ; mais c'est
par où devraient se ressembler tous les poètes : l'en-
tente à demi-mot de la nature. Ceci dit, il est difficile
d'imaginer deux esprits de nature plus difïérente. Celui-
là, tout le trouble; son émoi, c'est la contagion d'une
tristesse ; pour motiver mieux sa pitié, il imagine
une souffrance en chaque chose ; il explique ainsi sa
lendresse. — En Ghéon, aucune tristesse ; c'est une
âme de cristal et d'or, pleine de sonorités merveil-
(i)V.p. 241.
98
PRETEXTES
leuses. Tout ce qui la touche y retentit ; rien ne la
laisse indifférente ; pourtant, à travers tout, elle reste
la même. Tout l'émeut et rien ne la trouble ; le monde
se revoit en elle dans une charmante, vibrante et
souriante harmonie (i).
Je suis heureux que vous ayez pu parler à M. Mir-
beau ;je remarquais bien en effet que ses derniers
articles devenaient moilleurs...
La Roque, 15 octobre 1898.
fi) Les Chansons d'Aube et La SoUUide de l'Elé (Mercure de
France),
iîl
— Quand donc pourrons-nous parler librement,
tranquillement, du Naturisme!* A chaque fois quelque
nouvel éclat nous empêche. — Naguère quelques cri-
tiques mal renseignés (ou du moins renseignés trop
exclusivement par M. de Bouhclier lui-même) vou-
lurentbien, dans l'ignorance des dates, me croire adepte
d'une école qui simplement avait le goût naissant de
m'approuver. Affamé de plus bruyante gloire, M. de
Bouhélier entraînait mon nom à sa suite jusque dans
les colonnes du Figaro ; l'admiration que je manifes-
tais pour son jeune talent trouvait ainsi sa récompense.
Mon admiration n'en fut pas précisément modifiée,
mais du coup je la manifestai moins. — Ce n'est non
plus une mauvaise pièce de théâtre qu'un médiocre
volume devers qui peuvent faire oublier l'exlraoïdinaire
don de prosateur que montraient ses premiers écrits ;
100 PUETLXTKS
nulle composîlion ; une redondance souvent vainc,
aidant une plus grande sonorité ; un lyrisme souvent
innité, mais sincère (je vous assure que cela se peut) :
tout cela, la pensée même, ou l'apparence de pensée,
complètement subordonné au rythme sûr, plein,
riche, harmonieux de la phrase ; et souvent on n'y
sentait rien d'autre — comme on ne sent souvent rien
d'autre chez Hugo que le vers. — Et je comprends
que l'orgueil de M. de Bouhélier puisse déplaire ;
mais c'est tant qu'il n'est pas plus grandement jus-
tifié. Quelqu'un qui sent en lui des œuvres grandes
(comme je pense que fait M. de Bouhélier) peut
prendre des allures modcsîes, mais c'est en attendant
et par hypocrisie. Chez M. de Bouhélier, l'orgueil de
l'œuvre précède l'œuvre ; mais j'espère que l'œuvre
suivra (i).
Le talent de M, Monfort semble plus personnel et
plus particulier ; c'est peut-être parce qu'il est plus
restreint. Il est bien difficile de jauger sa future valeur
d'après ses deux premiers écrits. L'émotion, qu'aucun
(i) Maigre que, depuis notre article, la Roule Noire et Le
Nouveau Christ aient parus, nos espérances veulent rester aussi
vivaces, puisque l'orgueil de M. de Bouhélier reste aussi grand,
V. p. 324 et 24l.
LETTUES A ANGKLE ÎOl
so;iL.i de composition non plus ne contrefait, troii\e
souvent pour se chanter les exclamations les plus jusles;
il semble parfois qu'il y ait là comme le bruissement
mv^me de la vie, le battement léger des artères sans
môme un dcigt posé dessus pour le sentir et pour y
imposer un unique lien. D'oii quelque chose d'éperdu,
qui charme mais qui déconcerte ; une fuite dans le
temps, mais une telle absence d'espace que les émo-
tions se succèdent sans parvenir à voisiner Que de-
viendra tant de fluidité ? Que donnera ce don d'ex-
pression si immédiate, mais si exclusivement pas»
sionnée?
Les articles de M, Mirbeau deviennent bons.
IV
CllilHE AMIE,
Monsieur Mirbeau fait comme tant d'autres de-
vraient faire : il change. Dans un article de F Aurore
du i5 novembre, intitulé « Palinodies », il écrit :
<( Aujourd'hui, j'aime des personnes, des choses, des
idées qu'autrefois je détestais, et je déteste des idées,
des choses et des personnes que j'ai aimées jadis... »
Que M. Mirbeau nous permette donc de faire comme
lui ; de l'aimer aujourd'hui d'autant plus que nous
l'aimions moins naguère et qu'il en est plus revenu.
' — Parlant du suicide de Gérard de Nerval, Baude-
laire ou Gautier, je ne sais plus lequel, revendique
deux libertés que l'on refuse volontiers aux hommes :
celle de se tuer, celle de se contredire. Aux yeux de
certains, c'est presque la même chose. C'est presque
LETTRES A ANGÈLE lo3
le conti'aire, aux yeux de certains autres, et seuls,
pensent-ils, ceux qui sont morts, ou presque, ne se
contredisent jamais. C'est l'avis de M. Mirbeau qui
tient à vivre, et c'est le mien.
Se contredire ! Si seulement M. Barres l'osait...
quelle belle carrière ! — Au lieu de cela il tâche de
faire se contredire M. France et ne réussit à rien, sinon
montrer que M. France a été sincère deux fois. La
politique est désasticuse pour cela ; le parti que l'on
sert emprisonne ; on ne s'en dégage pas sans appa-
rence de désertion ; la franchise y perd, il est vrai,
mais c'est pour que le parti y gagne... J'ai la terreur
des partis pris. Songez donc : c'est de vingt à trente
ans qu'une carrière se décide; est-ce de quinze à vingt
que l'on aura pu réiléchir ! Qu'y faire ? car c'est une
fatalité. L'action seule vous éduque : on ne l'apprend
qu'en agissant ; un premier acte vous engage ; il édu-
que, mais compromet ; dût-on l'avoir trouvé mau-
vais, c'est le même qu'on va refaire. Les copartisans
vous déplaisent ? on ne se sent que mal avec eux? n'im-
porte, il faut continuer : d'autres comptent déjà sur
vous ; changer ce serait les trahir. A trente-cinq ans
vous n'avez fait que des écoles ; mais vous apportez un
passé qui dictera votre avenir.
1 OA PRÉTEXTES
La vie d'un « homme libre » est dcciJcuient difll-
cile et teiriblcmcnt molivée.
— Au moins, vous dites-vous, chère Angèle, en
art, tout cola n'existe pas ! — Oh ! sous une autre
forme, si pourtant. De toutes les fidélités, celle à soi-
même est la plus sotte — dès qu'elle n'est plus spon-
tanée. — Fidélité à quoi, grand Apollon ? — à ses
principes ; on se fait de cela sa personnalité.
Par une afli; malion prématurée, que de sincérités
compromises P Mais on veut se manifester précocement.
— Passe encore, lorsqu'on écrit roman ou drame, ou
que l'on se raconte, simplement ; parler de soi n'est
pas un mal ; on s'y aide à changer ; que raconter de
soi, sinon des changements ? a Le Moi est haïssable »,
dit Pascal ; le Moi d'hier, par celui d'aujourd'hui.
— Non, le danger, c'est d'exprimer précocement
des opinions, des idées. M. Mceterlinck le sait bien.
M. Maîlerlinck a changé, mais reste esclave d'un
premier livre. Je ne parle pas, vous le pensez, de ses
drames — mais bien du a Trésor des Humbles » . — ■
Là tentait de se fixer sa pensée ; c'était un livre de
morale.
Chère Angèle, vous savez si je lesaime, moi, les livres
de morale ; si je ne me retenais, chère Angèle, j'en écri-
LETTHES A ANGÈI.E Io5
rais un tous les mois; miis un tous les trois ans, ah !
non ! — ou seulement passé cinquantaine ; on ne sait
pas, avant, ce qui peutarriver... Maurice Maeterlinck est
encore jeune ; il peut créer, mais il raisonne : il écrit
Sagesse et Destinée au lieu d'écrire d'autres Maleine,
des Intérieur, des Mélisande. Combien peu de temps
pense-t-il vivre encore ? N'attend-il donc plus rien de
la vie ? Un livre comme ce dernier (i) me fait l'effet
d'un testament. J'aime, comme Pascal, attendre d'être
mort pour livrer mes pensées. Qu'elles vivent, après I
Ça les rcg.irde ; mais c'est parce que soi l'on est
mort. — M. Maeterlinck, lui, n'est pas mort ; et je
vous dis qu'il a changé. Depuis le Trésor des Humbles,
qu'a-t-il donc rencontré sur sa route ? — La vie et
Nietzsche ; — quoi de plus pour bouleverser ? —
Mais le Trésor des Humbles étant écrit, il a voulu
rester fidèle à ce qu'il y disait si bien, relier au nou-
veau moi l'ancien. Etrange mariage de l'individua-
lisme et de l'humilité ; un peu de mysticisme rend
tout possible. -~»
II. Mœterlinck est un fort, et sa pensée continuera ;
déjà bien des phrases de ce livre n'eussent pu être
(i) La Sagesse et la Destinée,
lo6 PnÉlEXTES
écrites dans le Trésor des Hamhles. Espérons que
nous connaîtrons plus tard de lui bien des phrases qui
n'eussent pu être écrites dans celui-ci. Plus un tel
livre engage la pensée, plus une âme aussi sincère
que la sienne se sent le devoir de redonner un nouveau
livre, sitôt que celui-ci n'en est plus le portrait fidèle.
« Nées douces, les pensées, elles vieillissent féroces »,
— dit votre ami Yielé-GrifTm dans la très belle lettre
qu'il nous adresse (i); a belles d'hier, les voici ridées,
flétries, hideuses à faire pleurer qui les mit au
monde... » — « mes pensées d'hier ! mes belles
pensées ! s'écriait Nietzsche, qu'ai-je donc fait de vous ?
qu'est-ce que vous voilà devenues P »
Que M. Vielé-Griûlu se rassure : même avec des
précautions, je n'ose encore guider personne. — Qui
veut se promener, qu'il me suive ! Mais vers quoi
guiderais-je les autres ? moi qui ne sais pas où je vais.
— Allons-y — mais doucement, ma chère Angèle.
Léo est in via, dit Salomon. Ettvvare hiimanum est...
mais il y a quelque charme à cela.
Paris, lô novembre 1 S 98.
(i) Erinitaje de novembre 1898.
Cu:;re Angfxe,
Pardonnez-moi, je ne suis pas parti, je ne pars pas.
Je ne sais plus partir. — Le petit appartement que
nous prîmes à frais communs, si petit qu'on n'y peut
tenir ensemble, et que vous n'y venez que lorsque je
cède la place, je ne le quitterai qu'au printemps. Paris
me retient, me possède ; j'y vis, j'y revis, j'y voyage ;
j'y regarde inlassablement. A force de le fuir naguère,
j'ai trouvé le secret d'y vivre comme en une ville
étrangère, c'est-à-dire d'y admirer tout. Non I Rome
et le grave Palatin, les quais argentés de Venise, Napîes
et ses tièdes aurores n'ont pas eu pour moi plus de
charmes. Quand je regrette (car je me plais à regret-
ter parfois), c'est plus lointainement encore, Kairouan,
Tunis, Touggourt, le mirage infini du désert, l'oasis
I08 PRÉTEXTES
pleine de colombes... Que n'y allez vous à préseni,
tandis que je m'attarde ici? Vous m'écririez : Il fait un
temps affreux ; depuis trois jours nous sufToquons sous
une tempête de sable. Je répondrais : Il fait un temps
cliarmant, gris et tiède, et de sourire entre les larmes ;
l'alternance de brefs soleils et de passagères ondées fait
un étonnement pour chaque heure, et les travaux des
quais renouvellent les paysages. — Paris est merveil-
leux, chère amie, et défoncé de toutes parts : vous
savez que ce n'est pas seulement à l'Exposition qu'on
travaille ; on perce tous les boulevards ; on sape, on
creuse, on lance et fait rôder sous terre des projets
ténébreux d'égouts et de chemins de fer. Le travail
souterrain crève par places la surface; on se penche
au-dessus ; on suppose des cavités inexplorables où
tout un peuple harassé travaille le jour et la nuit. —
Car la nuit, le travail continue ; sur les quais, dès la
tombée du soir, de fantastiques fanaux éclatent. Passé
minuit, dans le silence d'alentour, les abords de l'ex-
Cour des Comptes sont lyriques. Il y a, près du pont
Royal, d'énormes arbres ; leurs branches s'allongent et
baignent dans cette lumière factice, et, derrière euv,
les murs semblent incendiés. Plus loin des palais
naissent, comme poussés par en bas.
LETTRES A ANGÈLE IO9
Los pouls, les tours, les avclies
Treiableat aa fond du sol profond.
La multitude et ses brusques poussées
Semblent faire éclater les villes oppressées. .i
Ces vers sont de Verhaeren ; je vous envoie son der-
nier volume (i). Citcrai-je encore?
Un vaste espoir, venu de rinconnu, déplace
L'équilibre ancien dont les âmesiiont lasses,
La nature paraît sculpter
Un visage nouveau à son éternité ;
Tout bouge — et l'on dirait les horizons en marche.
Et ceci me permet d'ajouter que je ne suis pas de
ccnx qui regrettent la Gourdes Comptes. Par principe,
je veux avoir toutes les ruines en horreur. Certes, si
c'est pour construire un aussi terrible monument que
le nouvel Opéra-Comique qu'on les enlève, je préférerai
toujours ce qui pouvait se trouver à la place. — Mais
quel terrible aveu d'impuissance que cette crainte du
neuf, que ce respect du vieux. Les époques créatrices
n'avaient pas tant de scrupules et se plaisaient à
démolir — pour avoir plus à reconsliuire après — ■
(i) Lei visages d$ la Vie,
I I O PRETEXTES
soucieuses surtout d'imposer au dehors des formes h
leur ressemblance. La première condition pour cela,
c'est de ne pas ressembler au passé. L'admiration de
l'antiquité qu'avait la grande Renaissance ne me con-
tredit point ; c'était pour elle une ferveur de plus, une
émulation, une excitation à produire. — Mais l'ar-
chéologie, le contemplatif regret du passé ne créent
pas les œuvres nouvelles.
M. Louys nous le prouve surabondamment et plus
délicieusement que jamais dans le conte qu'il donne
au Mercure, où il s'excuse de ne parvenir plus à rien
inventer de bien neuf (i). — 11 m'est diliicile, je
l'avoue, de suivre une discussion où l'on veut faire
le mot « histoire » synonyme du mot « progrès »,
surtout lorsqu'on entend par progrès simplement
augmentation de confort, perfectionnement des
voluptés. Il m'est difficile et désagréable de considérer
l'histoire del'humanité comme une marche, de sensua-
lités en sensualités plus charmantes, et rien dans ce
monde ne me convainc que ce soit de volupté que le
monde doive mourir.
Constater que l'antiquité tissait déjà la soie ne
(i) Une Volupté nouvelle, Mercure de février (paru depuis en
volume).
LETTRES A ANGKLE I 1 I
déprécie pas la soie à mes yeux. La ramie ne mo
semble pas d'une textilité plus parfaite, la pomme do
terre d'un goût plus délicat pour avoir été découvertes
hier. Si l'on n'a pas inventé, comme il est déploré dans
ce conte, de nouvelles pierres précieuses, c'est peut-
être qu'on n'en avait pas grand besoin et que celles
d'avant contentaient. — Que M. Louys trouve la vie
antique parfaite, j'y consens ; mais alors il ne devrait
pas regretter que l'homme ne l'ait point perfectionnée
— s'extasier sur la beauté d'antiques marbres et
déplorer tout à la fois que l'homme n'ait pas trouvé
depuis « une pierre naturelle, un alliage chimique plus
digne de reproduire la figure humaine », — c'est
peut-être une inconséquence. L'idée de perfection
exclut celle de progrès ; on parle de la perfection de l'art
el des progrès de l'industrie ; cela M. Louys le sait bien,
— mais je vous le dis à vous, chère Angèle, pour que
vous compreniez qu'il est dangereux de refaire l'œuvre
d'autrui, fût-ce en vue de la perfectionner, et surtout
lorsqu'elle est déjà parfaite ; on risquerait sinon, par
bienveillance envers soi-même, de préférer le Guide à
Raphaël, le plafond du palais Farnèsc à celui de la
Sixtine, et Une volupté nouvelle au Dialogue avec une
momie d'Edgar Poe.
lia PRÉTEXTES
Certes, nos temps sont laids ; le temple de Pœstum
reste plus immuablement beau que tout ce qu'on fit
dans la suite, — mais l'admirable aujourd'hui, chère
Angèle, c'est, malgré la vieillesse des temps, de sentir
sa propre jeunesse, d'imposer, malgré tout, celle-
ci ; c'est là ce qui fait ce qu'on appelle les a renais-
sances » .
If» février i899.
Yl
Chère amie,
Je relève de voyage. Excusez mon trop long silence.
Je vous écris sitôt rentré, et, si ma lettre d'aujour-
d'hui marque encore un peu de fatigue, n'en accusez
que le voyage : c'est une grave maladie qui laisse les
facultés éblouies, et dont je fais maintenant à Paris
une heureuse convalescence.
J'ai vu des villes et des villes encore ; croyezun voya
geur :Parisest merveilleux. Si parfois je pouvais souhai-
ter être étranger, ce serait pour le découvrir. — Mn\>
vous l'aimez autant que moi, je le sais, et m'en par
liez dans vos dernières lettres de façon à me fairedé[)lorci
encore plus mon absence ; aussi maintenant c'est fini .
je ne voyage phis, chère amie. — Les vo;yages, d'ail-
leurs, n'ont qu'un temps ; non qu'on se lasse de courir
Il4 PRÉTEXTES
les roules, mais parce qu'on les sent plus longues que
la vie ; et parce qu'on se dit que la vie n'est point faite
uniquement pour voir, mais aussi pour se souvenir
d'avoir vu. Il est un temps pour jeter des pierres, dit
l'Ecclésiaste, et un temps pour les ramasser...
Pourtant, si vous partez, prévenez-moi — et surtout
n'allez pas en Algérie sans moi I j'en serais malade.
Pourquoi me reprocher encore de ne pas vous écrire
des lettres de là'bas ? Je vous l'ai dit vingt fois : en
voyage, je ne peux pas écrire ; cela m'empcche de
regarder ;et puis je ne veux pas brusquer mes sou-
venirs, ni les empailler tout vivants. Pourquoi vous
obstiner à vous en plaindre ? Me faut-il vous citer votre
cher Stevenson ?
« Ecrire m'est impossible en voyage, dit-il (la lettre
est datée d'Avignon). C'est un défaut, mais qu'y faire ^
Il me faut, pour pouvoir écrire, me sentir un peu chez
moi, et ma tête doit avoir le loisir de se mettre en
ordre. Les images nouvelles m'oppressent et puis j'ai
une fièvre de mouvement. . . » Et plus loin ; « J'aimerais
à rester plus longtemps ici ; je ne peux pas. Je suis
poussé devant moi par une inquiétude invincible... »
Ces lignes, ainsi détachées, se fanent comme une fleur
coupée ; je me doute, en les transcrivant, qu'elles ne
LETTRES A AKGÈLE I 1 5
VOUS diront pas grancl'cliose ; mais songez à cette
délicate figure de malade sans cesse exilé, et ces
mots « me sentir un peu chez moi » prendront pour
vous une saveur singulière.
Je ne professe point pour Stevenson une de ces admi-
rations sans mesure ; mais c'est un excellent auteur.
Je , n'aime pas beaucoup son Prince Olhon, que des
maladroits veulent faire passer pour son chef-d'œuvre,
mais daiis ses Nouvelles Mille et une nuits il y a des
inventions merveilleuses. Bien des gens ignorent que
\q Dynaniiteiiv est traduit, — ou bien qu'attendent-ils
donc pour le lire ? Et l'Ile au Trésor ou mêir.e le
Club du suicide ? — L'absence de pensée est là
volontaire et charmante ; à l'excellence du récit, l'in-
Icîligence fine et vive de Stevenson est uniquement
employée ; et quel choix de détails ! quel tact 1 quelle
aristocratie ào, moyens ! Cela est fin, spécieux, délicat,
extrêmement civilisé. Lui reste correct et discret ;
toujours conteur, acteur jamais ; la vie le grise, mais
comme un très léger Champagne; rien de dionysiaque
en cette ivresse, rien de divin ; son ivresse est tou-
ours lucide et n'excite que son cerveau ; ivresse
de salon, de causeur ; — vous savez que ce n'est pas
la mienne ; et je souffre souvent, le lisant, de sentir
\
II 6^' PRÉTEXTES
que toujours il est resté devant les choses, un peu
distant, voyeur amusé, non viveur ;je lui voudrais
de moins bons yeux et qu'il eût dû s'approcher pour
bien voir ; il ne se com[)romet jamais dans quoi que
ce soit qu'il raconte ; actions hâtives, forcenées, tré-
I i l.uiles, mais sans chaleur ; c'est un pirate de cabinet.
Ivipling, depuis, nous a montré de la sauvag^erie plus
lécile.
Louons les patients traducteurs ! A quelle recon-
naissance notre native ignorance des langues étrangères
ne nous oblige-t-elle pas envers eux ! Peu de jours
passent sans que je rende grâces à quelqu'un d'eux ;
— et principalement à votre excellent ami Davray,
qui comble mes vœux en ouvrant une bibliolboque
d'auteurs étrangers, au Mercure. Combien de livres
sont restés sans lecteurs parce que les lecteurs ne
savaient oii trouver ces livres ! L'ignorance, faute
de renseignements, est déplorable ; il serait si facile
d'y remédier, sinon par une centralisation des livres de
même famille, du moins par une bibliographie bien
faite.
— Je sais que la question de nationalité littéraire a
passionné quelque temps « toute la presse ». J'ai peu
suivi, je vous l'avoue, cette querelle qui ne m'iutcics-
LETTRES A ANGÈLE ('^7/
S'il pas grandement. Certains nationalistes, m'a-t-oiî
(Jit, contestaient jusqu'au droit de traduire ou de lire
les étrangers, sous prétexte que ce qui s'y trouvait'
de non français, d'exotique, était fait pour intoxiquer
la France ; que la France ne se pouvait assimiler rieii
qui ne fût déjà français par avance, et que ce qui,
dans ces fâcheux auteurs, se pouvait absorber sans
péril, c'était toutes qualités que nous n'avions pas su
reconnaître en nous-mêmes ; que les voisins nous
servaient tout bonnement notre bien propre et que
si l'on recherchait mieux on trouverait, à tout ce
que nous admirons chez eux, toujours une origine
française. — La détestable infatuation d'une pareille
thèse ne peut pourtant me faire la rejeter trop vite en
entier. Je crois en effet que notre littérature est très im-
parfaitement connue de nous-mêmes, et que les
étrangers la connaissent beaucoup mieux que nous ne
connaissons la leur. Gœthe, Heine, Schopenhauer,
Nietzsche, Ibsen, Dostoïevsky, Tolstoï, tous les grands
esprits étrangers ont tenu leurs regards sans cesse
tournés vers la France, et beaucoup ont trouvé dans
les recoins de notre bibliothèque les germes de pensées
qui, développées, exagérées par eux, vont revenir
à nous comme de vieux parents reviennent d'Améri(juc,
ii8
Pr.HlEKTES
partis pauvres, jadis, depuis presque oulilics, main-
tenant étonnamment riches, mais ne parlant plus notre
langue. Il est entendu que c'est un caractère de notre
race, de courir trop vite et de laisser tomber en
courant toutes les pommes d'or d'Hippomcne, dont
las nations voisine^ aussitôt vont s'emparer, comme
Alalante... Longtemps avant Jules Lemaître, Yiollet-
le-Duc disait cela, et je ne pense pas que nul
l'ait mieux dit dans la suite : — « Nous cherchons,
nous entrevoyons, nous poursuivons le bien, mais
nous ne tenons pas à le fixer... et ainsi courant,
haletant, notre jouissance est sans cesse ajournée...
Celte disposition, chez nous, amène dans l'étude des
arts les plus étranges bévues. Nous émettons un prin-
cipe qui en fait naître un autre, et ainsi de suite ; nous
ne poursuivons pas l'application et les dévelop-
pements du premier, nous allons en avant, lais-
sant inachevée l'œuvre commencée ; pendant ce temps,
un peuple plag calme, ou plus attaché aux intérêts du
moment, s'empare du premier principe abandonné
par nous, il le développe, l'éludie, en perrectionne
les conséquences : or il arrive un jour que ces déve-
loppements perfectionnés par d'autres se rencontrent
sur notre route ; nous voilà ravis d'admiration, et
LETTKES A ANGELE
nous mettons autant d'ardeur à imiter les conséquences
soiivcnt mal déduites, des principes abandonnés jadis
par nous, que nous avions mis d'empressement à en
poursuivre de nouveaux. On conçoit combien ces
retours étranges amènent de confusion dans les idées,
combien il devient dinicilc de démêler le vrai du faux,
l'inspiration de 1 imita! ion au milieu de ces éléments
divers. C'est pourquoi nous avons aujourd hui tant de
peine à savoir ce que nous voulons et ce qui nous
convient en fait d'art (i). »
Il y a des gens pour s'étonner sans cci^se que l'art
et la pensée soient de domaine public. Tous les pro-
fectionnismes du monde ne pourront empêcher les
paroles, les formes et les sons, de vo'er par-dessus
ics frontières comme les oiseaux par-dessns les murs.
Toutes les considérations les plus admirablement pa-
triotiques ne me retiendront pas d'être à l'aiTùt de tout ';
ce qui peut paraître d'é- range. J'attends toujours je
ne sais quoi d'inconnu, nouvelles formes d'art et nou-
velles pensées et quand elles devraient venir de la pla-
nète Mars, nul Leniaiîro ne me persuadera qu'elles
doivent m'ctre nuisibles on me demeurer inconnues.
(i) ScMlième entrelien sur l'architecture.
XIO y PIŒTEXTES
ÎnOus sommes loin du temps où La Bruyère disait que
tout est déjà dit ; nos littératures modernes dilVèient
extraordinairement des antiques... imaginez un Balzac
chez les Grecs ! un AYhitman ! un Dostoïevsky ! —
Qu'est-ce qui va venir après ? — ô richesses insoup-
çonnées ! Je vous propose, chère amie, une belle défi-
nition du génie : Le génie, c'est le sentiment de la
ressource.
Celle de notre race est loin d'être épuisée.
Je vous envoie, avec cette lettre, tout un bouquet de
beaux poèmes : lisez-les ; une jeunesse active, amou-
reuse et fervente y respire. Si ce n'est pas là une re-
naissance, alors, qu'appelle t-on ainsi ? — Cela
m'emplit de confiance ; on lit en eux comme une cer-
titude d'avenir. Et vous verrez que le vieil alexandrin
n'est pas mort, quoi que vous en disiez. — Vous me
demandez mon opinion sur le vers libre. — En ai-je
seulement ? On vit si bien sans opinions. A cause des
autres, j'ai dû m'en faire quelques-unes ; mais c'est à
peine si j'y crois ; elles me gênent ; quand je suis seul,
je les renie.
André Beaunier faisait habilement remarquer, dans
une conférence récente, comment la poésie, passant
LETTRES A AVQh.9
de la liltcratui'e grecque h la latine, avait pris soin de
remplacer par l'observation stricte dos règles, le
sentiment poétique qui lui manquait. Peut-être y j
a-t-il lieu de dire aussi que la rigidité même de j
notre vers classique et de nos lois prosodiques est f
la conséquence et le signe du caractère si médio-
crement poétique de notre peuple et de notie
langue. Il n'y avait poésie qu'à conditions strictes, et
delà vint dès lors que cequ'on appelait « génie poétique »
n'était souvent qu'un génie tout verbal, et méta-
phorique, et rhéteur. En une période comme la
nôtre, où le sentiment poétique semble surabonder,
et surabonde, c'est parce que les règles prosodiques
ne sont plus nécessaires pour soutenir la poésie que
certains poètes, suiïisammeat poèLes pour s'en passer,
s'en passent. — Le danger vient de ce que peut-être
notre langue ne le supportera pas ; on ne peut le sa-
voir encore. Peut-être des poètes aussi clairs que Vielé-
Griiïin, aussi robustes que Verhaeren, nous donnent-
ils inconsciemment le change ; peut-cire n'admirons-
nous en leurs nouvelles formes qu'eux-mêmes ; peut-
être donnent-ils sans le vouloir le coup de grâce à ia
pnrsie vraiment française et leur génie, pour un ■'(!-
iiicr cclut, la délériore-t-il à jamais ; peut-être, ns
(:
laa / PBÉTEXTES
laissant aprè'S eux plus aucune forme banr.le, aurune
forme métrique fixe, arbitraire, disponible, indépen-
dante de l'émotion qui l'emplit, contraindront-ils les
faux et médiocres poètes à ne plus oser écrire en vers ;
et peut-être les vrais poètes eux-mêmes n'écriront-ils
plus nécessairement en vers, et le mot poésie ne sera-
t-il plus nécessairement synonyme de A'ers, quand déjà
celui de vers est si rarement, en France, synonyme de
poésie. — Et peut-être cela sera-t-il très beureux, si la
prose d'au'ant y gagne, si les poètes avenir, béritiers
d'aucune forme, mais de la très ricbe ferveur, de l'in-
I tense et diverse émotion de la pléiade d'aujourd'hui,
trouvent, plastique à souhait, une langue, prose tant
qu'on voudra, mais si belle, si souple, et nombreuse et
rythmique enfin, si hardie, sensuelle et soucieuse
d'émotion, que le plus poétique génie pourra s'y dire,
tandis que les mauvais poètes seuls demanderont encore
aux formes surannées la proteclion, le support et le dé-
guisement de leur débilité lyrique...
Je dis (( peut-être » pour ne froisser personne ; car
l'alexandrin n'est pas mort ; mais « la France est le
pays de la prose », dit Michelet — et puis je vous ai
dit que je n'avais pas d'opinion.
,.. Mais, je vous en prie, chère amie, ne confondez
LETTRES A ANGÉLB 123
pas Art et Vie ; certes cela n'est pas le contraire,
comme on nous l'a fait croire trop longtemps au
Parnasse ; mais ça n'est pas non plus la même
chose... J'y reviendrai dans ma prochaine lettre. Au
revoir.
Paris, 10 mai 1899»
\1I
Non, chère amie, je ne discuterai pas avec vous. Il
fait trop chaud. Je m'irriterais, et je ne vous persua-
derais point. — Vous me demandez, sur le téméraire
engagement que je prenais en vous quittant le mois
dernier, de dilTérencier Art et Vie, Vous me le de-
mandez parce que vous savez très Lien que je n'y
arriverai pas.
Par instants on peut croire que l'on se fait des idées
nettes sur ces choses , c'est d'ordinaire au sortir de
médiocres lectures ; on sent alors fort bien de quelles
funestes théories le médiocre auteur est victime ; par
charité, pour excuser l'auteur, on accuse les théories ;
on feint d'oublier un instant que ceitains auteurs
naissent victimes, et que ceux que précisément n'im-
porte quelle théorie écrase, écrasera, doit écraser, sont
aussi ceux-là mêmes qui s'en chargent le plus vo-
LETTRES A ANGELE
lonliers, par une sorle d'instinctif talent depoiiefaix, —
comme si de s'en décharger leur faisait trop froid aux
épaules ou comme s'il leur fallait un faix pour mar-
cher droit.
Par instants l'on n'y comprend plus rien du tout.
— Ces intants sont les bons. — Si ces questions sup-
portaientune solution définitive, la littérature en mour-
rait ; elle vit d'une confusion momentanée, volontaire
ou charmante de ces choses. On se donne beaucoup
de mal pour tâcher de fixer et de délimiter ses idées,
par une manie toute latine. Les idées nelles sont les
plus dangereuses, parce qu'alors on n'ose plus en
changer ; et c'est une anticipation de la mort.
Il y a eu l'idolâtrie de la mort. S'il nous faut une ido-
lâtrie, préférons celle de la vie. — Mais pourquoi des
idolâtries ? Notre ferveur est-elle donc bi languissante
qu'elle ait besoin de se construire des autels ? Pour-
quoi des autels à la Vie ? Que signifie la Vie, par elle-
mcmc ? Pourquoi lui subordonner l'art ? comme si
l'art était, en face de la vie, un dangereux ennemi à
soumettre, qui sinon réduirait la vie. Un rancu-
nier souvenir du Parnasse nous fait-il oublier la
médiocre utopie des Goncourt ? L'art des Concourt,
autant que celui du Parnasse, est signe d'une diminu-
126 PRÉTEXTES
tîon dévie. Ce n'est que lorsque la vie d'un peuple
baisse comme une eau se retire, que l'art de ce peuple
s'isole, ou qu'il prétend doubler et redire la vie. —
Opposer l'art à la vie est absurde, parce que l'on ne
peut faire de l'art qu'avec la vie. Mais ce n'est que là
011 la vie surabonde que l'art a chance de commencer.
L'art naît par surcroît, par pression de surabondance ;
il commence là où vivre ne suffit plus à exprimer la
^vie. L'œuvre d'art est une œuvre de distillation ;
l'artiste est un bouilleur de cru. Pour une goutte de
ce fin alcool, il faut une somme énorme de vie, qui
s'y concentre.
Il y a eu l'idolâtrie de la tristesse. S'il nous faut
une idolâtrie, préférons celle de la joie. On disait, il y
a cinquante ans :
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.
Beaucoup alors n'osèrent pas être joyeux, ce qui est
triste. Le mot d'ordre aujourd'hui vaut mieux, bien
que ce suit un mot d'ordre. Les vrais tristes n'en
seront pas plus joyeux, mais les joyeux sauront mieux
le paraître ; et un grand nombre de douteux n'oseront
pas paraître tristes, — ce qui leur apprendra le
bonheur.
LETTHES A ANGELE
Je VOUS ai déjà dit ce que jeprnsais de i'idolàirit; (îe
la Nature. Ceux qui l'idolâtrent croient trop qu'on sort
de la nature sitôt qu'on sort des champs de blé. Laissons
cela... Une idolâtrie bien plus grave, que cerlaiiis
enseignent aujourd'hui, c'est celle du peuple, de la
l'oule. Certains voudraient nous persuader qu'il y a
profit à se laisser mener par elle, et qu'elle est belle.
Marc Lafargue compromet son nom délicieux à
louanger le populaire. C'est un poète fort et délicat ;
sans doute sa naturelle générosité le leurre ; je ne puis
m'expliquer autrement son erreur. La terre riche et
riante où il a le bonheur de vivre nourrit sans doute
un peuple confiant et joyeux. Pour moi qui passe
depuis mon enfance de longs morceaux d'année dans
une pluvieuse province, oii le presque unique souci
des hommes qui l'habitent est de changer l'abondante
eau du ciel en alcool, je ne peux penser comme lui.
— Vous parlez d'éduquer la foule ; essayez-le ; si
vous sentez que c'est votre métier, je vais vous trouver
admirable, car c'est extrêmement peu le mien. Vous
parlez de récitations populaires ; certes, l'entreprise
est curieuse et vaut la peine qu'on la loue : gloire à
MM. Mendès et Kahn, gloire à Sarah Bern-
hardt, de la tenter 1 Et je ne m'étonne pas trop que,
128 l'UrilE}».TES
dans une société anssi prétentieuse que celle de
Paris, on puisse hebdomadairement trouver de quoi
remplir une vaste salle de spectacle, avec des gens qui
viennent voir réciter, par nos plus illustres acteurs,
des vers qu'ils n'ont jamais l'idée de lire ; ils
trouvent que paraître goûter l'Œuvre d'Art vaut Lien
quelques heures d'ennui.
O Marc Lafargue ! vous dont j'aimais les vers,
défiez- vous des foules 1 Pour aimer bien chacun, sépa-
rez-le de tous. Réunis, les hommes perdent ce qu'ils
ont de précieusement personnel ; ils n'additionnent
et ne renforcent que ce qu'ils ont « de même nature » ;
il n'y a bientôt plus qu'un total monstrueux. — Vous
parlez d'émotions propagées et de contagions admi-
rables... Les maladies seules sont contagieuses, et
rien d'exquis ne se propage par contact. La commu-
nion ne s'obtient ici que sur les points les plus com-
muns, les plus grossiers et les plus vils. Sympathiser
avec la foule c'est déchoir.
Je comprends que vous admiriez en la foule le
trouble réservoir des énergies futures, mais vous, dont
tout l'effort a été de sortir de cette foule et de vous diffé-
rencier d'elle assez pour pouvoir vous opposer à elle et
pour /a yoiV, — que vous veniez vous incliner devant
LEITUKS A ANGKLE I2y
elle, lui apporter votre œuvre d'art comme un présent,
comme un hommage, la lui soumettre... ô malheu-
reuxJ
Je hais la foule ; elle ne respecte rien ; toute ten-
dresse, toute délicatesse, toute justesse, toute heauté
s'y faussent, s'y brisent, s'y mortiiienl ; houle mobile,
inconsciente, sans cesse à la merci du souille d'un
tribun qui la mène, quand elle est belle, c'est comme
une mec en démence ; quand je l'admire, c'est du
balcon — e terra.
Je hais la foule ; — ne voyez pas d'orgueil dans mes
paroles : quand je suis dans la foule, j'en fais partie,
et c'est parce que je sais ce que j'y deviens que je hais
la foule.
Et c'est ce qui rend la question théâtrale si passion-
nante ; c'est que l'œuvre dramatique est, comme nous
nous plaisons tous à dire : « faite pour être jouée »,
pour être livrée à la foule ; c'est-à-dire que, dans le
livre, elle demeure comme une symphonie sur le
papier, virtuelle, lisible seulement pour quelques ini-
tiés. C'est, avec toutes les prétentions qu'on voudra.
Une œuvre qui ne trouve pas sa lin en elle-même, qui vit
entre les acteurs et le public et qui n'existe qu'à l'aide
de lui... Et pourtant je ne peux considérer le drame
PftÉTEXXES
comme soumis au public ; non jamais ;je le considère
comme une lutte au contraire, ou mieux comme un
duel contre lui — duel où le mépris du public est un
des principaux éléments du triomphe. La grande
erreur de nos dramaturges modernes est de ne pas
mépriser suffisamment leur public. Il ne faut pas
chercher à l'acquérir, mais à le vaincre. Un duel, vous
dis-je, et d'où le public sorte et battu, et content.
Je ne vais pas souvent au théâtre ; l'ennui que j'y
goûte est souvent infini. Rarement, surtout quand je
n'ai près de moi personne avec qui causer, rarement
je peux prendre sur moi d'attendre jusqu'à la fin du
spectacle, où je ne sais ce qui me gêne le plus : de
l'admiration benètc de mes voisins, du jeu factice et
sans art des acteurs, ou des informes pièces qu'on
nous sert aujourd'hui. — Pourtant, grâce à vos con-
seils toujours bons, j'ai voulu voir Hamlct... je n'ai
jru que Sarah Bernhardt.
Des artistes dont je respecte la science sûre et le goût
fin m'avaient tant dit et répété que Sarah était ex-
cellente, etc., — que pendant quelques jours, plutôt
que de n'être pas de leur avis, j'ai préféré croire que
j'étais, par un malchanceux hasard, tombé sur une de
ce» représentations extraordinaires où les acteurs jouent
LETTRES A ANGELE >^j /
comme si vous n'étiez pas là... Mais non ; tout ctaiî
volontaire et appris. Causant depuis avec les uns et les
autres, j'ai Jù comprendre que la grande Sarah n'claif
pas différente pour exalter les uns et pour m'exas-
pérer. >
Je sais qu'il se produit dans une salle de spectacle
des zones torrides et des îlots de froideur. Peut-être,
auprès de moi, eussiez-vous donc trouvé Sarah moins
bonne ; peut-être auprès de vous l'eussè-je donc trouvée
moins détestable. Combien de fois la crainte d'être
appelé à donner mon avis en sortant m'a-t-elle fait
fuir théâtres ou concerts.
— Comment trouvez-vous que *** ait dirigé la 9* ?
— Ne préfériez- vous pas X ou Z ?
Ces questions tuent. Mon cerveau a ceci de cruel
qu'il ne fonctionne jamais si peu que devant une pure
œuvre d'art. L'enthousiasme ou la contemplation ont
pour premier effet chez moi l'inhibition délicieuse et
vraisemblablement divine de mes facultés critiques...
Je dois vous avouer que devant Sarah Bernhardt il
n'y a pas eu d'inhibition du tout. Au contraire, mes
facultés critiques ont seules profité de la pièce, et, vous
l'avouerai -je, mon amie, malgré la remarquable tra-
duction de Schwob, Hamlet m'a ennuyé à périr, et je
Pni;ri2XTES
n'y ai quasiment plus rien compris. 11 me paraît
môme possible que je n'y eusse plus vu qu'un mé-
diocre mélodrame, si, Dieu merci, je n'avais pas connu
la pièce par avance. — Telle que la joue Sarah, la
pièce, dès le troisième acte, change de sujet... Eh
quoi ? n'aimez-vous pas Hamlel ? Ou quelle étrange
idée vous faites-vous de ce rôle pour avoir pu vous
saLitfaire d'une telle interprétation? — Je vous en
parlerai longuement, mais le temps aujourd'hui me
manque ; j'y reviendrai.
Au revoir, je vous laisse Paris. S'il en paraît de
bons, envoyez-moi des livres,
Barïs, 15 Juin i899.
En post-scriptum à cette lettre, «t simplement pour opposer
une inlerprélalion, que je crois juste, à beaucoup d'inlerprôlations
récentes, que je crois fausses, et tout narliculièrement à celle de
la grande Sarah, qui prétend ne voir dansllamlet que le tjpe de
<( 1 homme résolu » — jo transcris ici quelques notes prises au
lendemain de la représentation :
— « Un caractère résolu » préfcnd-ellc trouver dans Haralet...
« résolu », oui ; mais réfléchi. Et tandis qu'Olhcllo agit avant
de penser, celui-ci pense avant d'agir. Il pense au lieu d'agir ; i!
est distrait de l'action par la pensée.
Au début du drame que vo}ons-nous ? — Un homme ins-
crire sur les tablettes de son carnet et au plus profond de son
LETTRES A ANGELE
cerveau qu'il a quelque chose à faire : venger son pire. « Oui,
pauvre ombre, je veux du registre de ma mémoire efTacor tous
les souvenirs vulgaires et frivoles, toutes les maximes des livres,
toutes les formes, toutes les impressions... et ton ordre vivant
remplira seul les feuillets du livre de mon cerveau, fermé à ces
vils sujets. »
Va-t-il agir ? — Non. Il réfléchira :
Doit-il se fier au récit d'un fantôme ? Il s'agit do contrôler
d'abord. — Et dès lors l'action (j'entends : la vengeance) passe
au second plan, se recule. Ce q^u'il cherche, ce n'est pas l'action,
c'est une raison d'agir. Il invente l'épreuve du spectacle. Il expé-
rimente ; il essaie : et lo voilà qui, pou à peu, se disLraiL de
l'aclion par les nio)'ens mêmes qu'' il employait pour se pousser à agir.
A ce point que, dans le quatrième acte, à peine est-il question
de père à venger, mais bien d'Ophélie, de Laërte, et de généia-
lités vagues oii toute décision se perd. C'est là ce qui vous fci-
sait dire qu'HamIet avait « changé de sujet ». — Non ; car le
sujet c'est : la dislraclion de Hamlet.
Et il faudrait alors que, par une habile gradation, qnî est dans
la pièce, l'acteur force le spectateur de jjcnscr : Mais le malheu-
reux ! il oublie ce qu'il devait faire I il oublie ! — Oui : et
l'action sinon le sujet bifurque, et l'intérôt semble changer. Les
moyens d'action ont pris la place de l'action môme, à ce point
qu'il ne faut rien moins que l'angoisse d'une mort imminente
pour rappeler à llamlet son devoir. Alors, soudain, de nouveau,
tout disparaît. « J'avais une chose à faire ; je no l'ai pas faite, —
et je meurs 1., » Mounct, qui certes ne nous satisfaisait pas tou-
jours durant le cours de la pièce, devenait alors, et Jjrusquement,
superbe. Chez cet homme qui, durant qnalre actes, balançait et
no pouvait se décider à tuer il y avait une soudaine rage atroce,
une ruée, comme une fringale d'action après ces quatre actes de
jeune ; il agissait : il agissait soudain beaucoup trop : il tuait
l34 ) PliKTiiXTIÎS
..•■ f li-i. oui, Iruis fois do suite, en forccnr qui ne tuera
j,-.;i!a;-> a.-îr,-. z 11 !(,■ crevait de loups d'épée : il lui eiitoii^-jit dans
la hoii.?lio le bord de son haiia|) empoisonné ; il l'écrasait à coups
de boites. — RéUéchir quatre actes durant, pour en arriver là !,..
C'était une action stupide, irraisonnée, frénétique, et maladroite
encore, autant que celle qui tuait Polonius, affolait Ophélie,
torturait inutilement la reine et démoralisait Lacrte. Oh non 1
pas I action d'un « homme résolu », mais celle de quelqu'un qui
n'étnit pas né pour agir, et à qui Iloratio saura dire : « Vou»
auriez pu naître poèta. »
VIII
Ghére Angèlb,
J'aurais plus de plaisir à vous parler de l'Exposition
si déjà M. Verhaeren n'en avait si excellemment parlé
dans le Mercure. J'aime son optimisme flagrant ; il a
parbleu le goût tout aussi fin qu'un autre, que M. de
Gourmont par exemple, et sait être choque par les
hideurs ; mais tandis que celui-ci s'y attarde et leur
donne précisément l'importance de ses sarcasmes,
celui-là passe (ce qui est la plus simple façon de mé-
priser) et réserve sa vie pour admirer ce qui pourlant
reste admirable. Affaire de tempéraments.
De tout ce que j'ai vu dans cette foire, un souvenir
domine. Près de lui pâlissent les autres, et si je vous
en parle aujourd'hui, c'est pour, le ravivant par ma
parole, le mieux défendre contre mon propre oubli ;
l36 PRÉTEXTES
— aussi pour que vous regrettiez un peu de n'avoir pas
parfois épousé ma folie, surtout lorsqu'elle me menait,
comme elle fit souvent, au théâtre de la Loïe FuUer,
pour y voir jouer la troupe japonaise. De ne l'avoir
pas vue, jccompiTndiaisque vous fussiez inconsolable,
si elle ne nous avait déjà donné l'espoir de reparaître à
Paris dans deux ans.
Elle n'a guère joué que deux pièces : « la Geisha et
le Chevalier », puis « Kesa ». Il s'ajoutait à l'excel-
lence de l'interprétation cet intérêt bizarre : l'actrice
unique de la troupe, Sada Yacco, était, prétendait-on,
la première femme qui jamais au Japon eût monté sur
les planches. Bien mieux : certains très renseignés
affirmaient que jamais encore elle n'avait paru au Ja-
pon même, mais que dès son retour là-bas on la pré-
senterait à l'empereur. Sa carrière se serait décidée
d'une façon subite : durant une tournée que la troupe
faisait, en Amérique je crois, un soir, tout brusquement,
le jeune acteur chargé du rôle de la Geisha tomba
malade. Allait-il falloir désappointer la salle? la femme
de l'acteur principal, Kawa ivamy, se proposa ; elle sa-
vait le rôle, disait-elle, elle le jouerait sans erreurs, elle
public non averti ne s'apercevrait môme pas du scan-
dale ; sur la scène, une femme tenir un rôle de femme ! . . .
LETTRES A ANGÈLB 187
Qu'elle eût été d'abord admirable, c'est ce qu'on ne
saurait affirmer, tant son jeu semble appris, modéré,
retenu. Il offre, avec le jeu des coacteurs, une adapta-
tion si parfaite, que le geste de l'un semble mourir
toujours où commence le geste de l'autre, de sorte
que, dans le dialogue, aucun aléa n'est laissé et que
l'expansion de chacun se tempère selon celle de tous
les autres et la limite à son tour strictement. Une per-
pétuelle vision de l'ensemble ne permet à chacun que
son temps, que sa place, de même que dans un con-
cert, tout le lyrisme du soliste se soumet au besoin
précis de la mesure.
Aussi ne puis-je dire que c'est Sada Yacco que je
trouve uniquement admirable, mais bien toute la
troupe, vraiment.
Le rideau s'ouvre. On est je ne sais oij, dans le
Japon. Une toile de fond montre le faîte des maisons
d'une rue dont les arbres fleuris font un square. On est
dans un quartier de plaisir que les courtisanes habitent.
Un seigneur se paie le spectacle d'un mime ; il s'é-
vente distraitement, tandis que le mime s'évertue de-
vant lui. Le mime est excellent, le seigneur excellent;
nous verrons plus pathétique ensuite, nous ne ver-
rons rien de meilleur.
l38 PRÉTEXTES
Quand la danso da mime est finie, !a Geisha passe ;
^elle est vêtue à la façon des courlisanes, lichcnicnl,
^ mais avec un goût délicat. Sa démarche est gênée cl
sa taille grandie par de hauts souliers de bois, que
d'ailleurs elle n'aura plus à son apparition prochaine.
Le désœuvré seigneur s'empresse, oITre son bras, veut
le faire accepter de force. La courtisane le repousse, et
passe, et se retourne en souriant.
— Je suis retourné six fois voir celle pièce, à des in-
tervalles assez grands : ce sourire est un des rares
gestes dont la fine et presque imperceptible délériora-
tion progressive montre, à qui sait bien voir, le mal
que fait à l'œuvre d'art un sot public, ses incompréhen-
sions et surtout ses louanges.
La Geisha revient bient'''t au bras de son amant de
cœur. 11 tient une branche d'amandier fleuri ; il paraît
heureux autant qu'elle. — Le seigneur repoussé les
voit, les arrête, les sépare; il insulte, provoque- l'amant.
Une courte lutte s'engage; les sabies sont au clair;
— le rideau lombc.
Il se relève sur Fantichambro d'un temple. L'amant
du premier acte est, paraît-il, fiancé ; la Geisha le
poursuit ; c'est pour éviter sa colcic amoureuse qu'il a
fui dans le pays jusqu'à ce temple ; il arrive avec sa
LETTUES A ANGKLE l3()
fiancée ; elle et lai vont y prendre refuge. — La scène,
après qu'ils sont entrés dans l'intérieur du temple, reste
occupée par cinq bonzes bizarres, types, je pense, tra-
ditionnels comme les apothicaires au temps de Molière.
Ils sont oisifs, niais, couards cl fantoches assez pour-
ne pouvoir, à cinq, garder la porte du temple lorsque
la Geisha tout à l'heure va venir pour y pénétrer. Car
elle a découvert la retraite de l'amant et de la rivale.
Et d'abord elle s'y prend par la douceur ; et rcpoussce
d'abord, demande aux bonzes la faveur de danser
devant eux pour le dieu. — Cette danse commence
lente et grave ; puis s'anime ; la Geisha tout entière
y paraît, avec ses docilités langoureuses, ses souplesses
de courtisane, avec aussi les sursauts brusques, les
élans de l'amante passionnée. Cependant les gardiens,
séduits au début, se reprennent, et devant sa croissante
insistance, la repoussent enfin assez brutalement. Elle
revient ; sa passion fait sa force ; elle envoie, en
quelques coups de reins culbuter les gardiens du
temple, et pénètre tragiquement.
Dans cette scène, où, dépouillant de minces robes
superposées, trois fois elle se mélamorphose, Sada
Yacco est merveilleuse. Elle l'est plus encore lors-
qu'au bout d'un instan!, paraii le désarroi que vient
1^0 l'Kllit.VlCS
de causer sa violence, elle reparaît, pâle, les vêle-
ments défaits, les cheveux tombants, les yeux fous.
La pauvre fiancée cependant a pu réoccuper la scène ;
les bonzes la protègent, l'entourent, et, dans son éga-
rement, la Geisha ne la voit pas d'abord. Mais, dès
quelle l'a vue, sa fureur, l'acharnement contre cette
victime misérable, que défendent en vain les gardiens,
sa lutte enfin contre le prêtre survenu, ses efforts in-
sensés où sa passion et sa vie s'exténuent... je n'irai
pas chercher comparaison bien loin, chère Angèle : ce
fut beau comme de l'Eschyle.
Oui, Sada Yacco nous donna, dans son emportement
rythmique et mesuré, l'émotion sacrée des grands drames
antiques, celles que nous cherchons et ne trouvons
plus sur nos scènes. Car aucune inharmonie dans ses
gestes que scande et rythme un lyrisme constant; au-
cune nuance inutile, aucun détail ; cefutd'un paroxysme
très sobre, comme celui des hautes oeuvres d'art, que
domine et que se soumet une supérieure idée de beauté,
Sada Yacco ne cesse jamais d'être belle ; elle l'est d'une
manière continue et continuellement accrue ; elle ne
l'est jamais plus que dans sa mort, toute droite et toute
raidie, dans les bras de l'amant qu'un si farouche
amour 4 reconquis, et qui la touche et qui la presse,
LEXTUES A A^GÈLK I^I
mais qu'elle ne reconnaît pas d'abord, tant la tendresse
et la douceur ont déjà déserté son âme ; mais quand
elle comprend à la fin que c'est lui qui la tient dans
ses bras, tandis que déjà la mort les sépare, elle pousse
un grand cri d'étonnement d'amour, puis retombe
épuisée, ayant fini de haïr et d'aimer. — C'est à
vrai dire le seul cri qu'elle pousse dans toute la pièce ;
et même ce suprême cri d'amour est tempéré ; il arrive
admirablement et simplement satisfait une attente,
une attente très préparée. (Les acteurs, même dans
les instants de plus grande fureur tragique, parlent à
voix très maintenue ; ils ne donnent jamais toute leur
voix ; jamais ils ne « donnent de la voix ».) — Et je me
réjouissais qu'il soit encore ici bien prouvé que :
l'œavre d'art ne s'obtient que par contrainte, etpar la
soumission du réalisme à tidée de beauté préconçue.
C'est pour vous redire cela que je vous écris cette
lettre ; mais je vous connais bien ; vous lirez peut-être
ma lettre, mais sauterez par là-dessus. Tant pis.
l.K
Cli KF.E AnGÈLE,
Excusez mon silence de deux mois ; je voudrais le
prolonger encore, en prolongeant l'été qui le causa. Et
je m'attarde où il s'attarde, dans un petit repli des
Cévennes ; après le temps afTreux de Normandie, la
chaleur y paraît plus belle, et je ne croirais pas à
l'hiver sans la chute des feuilles lassées, sans l'abandon
des champs et sans mon désir de la ville.
J'ai pu revoir, avant de m'cxilcr ici, les grands
champs plats de la Seine-Inférieure, qui, fauchés, nous
rappelèrent le désert, à cause aussi des oasis qu'y
forment au loin les hêtraies.
Est-ce à ces vastes horizons, à des conditions éco-
nomiques dilTéroiiles. que l'on doit le rcp<-^ ' nià
(jucl<jue cent kilomèlrca à peiao du Caivados doù je
LETTilES A ANGK:.E 1/|3
revenais attristé, des paysans, de même race je sup-
pose, mais non plus perdus de richesse et de paresse
et d'alcool, mais laborieux, graves, décents et proli-
fiques. Sous le ciel léger du Midi, la diflférence est
bien plus grande encore ; je comprends volontiers ceux
de Toulouse ou d'Aix, qui, n'ayant point quitté leur
soleil radieux, parlent du peuple comme j'en parlerais,
je pense, si je vivais toujours au milieu d'eux. —
Oui certes, je crois le théâtre du peuple possible ; mais
cela dépend des contrées. Le malheur est que là où il ^
pourrait faire le plus de bien, c'est là que son établis-
sement est le plus difficile. — Riante terre du Midi,
donne-nous de nouveaux exemples ! De loin on peut
traiter cela de chimères : on se rapproche et l'on y
croit.
Dans la campagne des environs de Nîmes, je re-
trouve un simple jardinier qui baptise sa chienne
Corinne par enthousiasme pour le livre de Madame
de Staël. — En Normandie, on ne se réjouit de rien
d'humain sans être dupe. Votre ami Raymond
Bonheur vint m'y voir :
— Quelle excellente idée vous eûtes, me dit-il, de
nommer votre poulain Chopin. Gomme cela convient
à sa grâce !
10
l44 PRÉTEXTES
— Oh ! lui dis-je, ne m'attristez pas. Je ne fus pour
rien au baptême, et ne peux rien à rien, ici. S'il
s'appelle Chopin, c'est que sa mère s'appelait Chopine ;
voilà tout.
— A Magny, dit Bonheur, je m'émus d'un petit
garçon, parce quil s'appelait Virgile. Qui t'a nommé
ainsi, lui demandai-je? — C'est ma marraine. — Et
pourquoi? — Parce qu'elle s'appelle Virginie. — Ne
vous plaignez donc pas ; vous voyez que c'est partout
la même chose.
— Eh bien, non ! cher Bonheur : dans le Midi, ce
n'est pas la même chose ; c'est pourquoi j'aime le
Midi. — Vous pensez bien qu'il m'est assez indifférent
que cette chienne ou cette jument près de moi s'appelle
ou Corinne ou Chopine ; mais un pays où l'homme ne
songe pas uniquement à s'enrichir et s'alcooliser me
paraîtra toujours un beau pays, et que j'envie. — Que
des fêtes comme celles de Béziers y aient été possibles,
voilà qui dit un pays admirable. Verrons-nous donc
revivre enfin, ailleurs qu'en des musées, l'art pour qui
nous vivons, mais de qui nous portions le deuil ? De
peur de trop me désoler après, je doute encore, et re-
liens encore ma joie. Le seul récit des belles fêtes de
la Grèce nous a laissé de si mortels regrets !...
LETiUES A AISGELE . ll\0
Je reçois le Pays de France, l'Effort, et je m'at-
triste ; il y a là un malentendu. M. Nadi s'indigne de
ce que j'écrive : « Sympathiser avec la foule, c'est
déchoir. » — Où j'écrivais /ou/e il a cru lire peuple, je
pense ; pourtant, entre foule de peuple et foule de
bourgeois, ma s}'mpalhie irait plutôt vers la première ;
vous le savez, vous du moins, chère amie, et cela me
console. — C'est en elle (la foule), dit M. Nadi (i), cjue
nous chercherons le démenti le plus éclatant à de telles
paroles ;... notre œuvre, nous avons la certitude gaeLe
ta comprend, l'aime et l'attend. — Je suis tout au con-
traire heureux de l'aire partie de celte foule qui attend
l'œuvre de M. Nadi.
Mais ce n'est pas ce malentendu que je veux dire.
L'autre est plus grave, car il n'est pa« à mon sujet. Et
(i) Comme je le montre plus loin, ce n'est pas procès de per-
sonnes, mais de tendances que je veux faire. M. Nadi nous a
écrit, sitôt après cet article, la plus aimable des lettres ; si notro
modestie se refuse à la citer en ce lieu, je veux au moins que nul
ne mette en doute Vimpersonnalité de mes accusations.
1^6 PRÉTEXTES
ce n'est pas non plus de M. Nadi seul qu'il s'agit ; si
je parle de lui plus que d'un autre, c'est qu'aussi bien
son article est meilleur, et que lui-même semble riche
de promesses ; il le dit un peu fort, — mais comment
ne pas croire pleins de promesses des jeunes gens qui
écrivent si exactement comme nous eussions pu écrire
à vingt ans ?
Tant que M. Nadi parlera, passe encore ; il parle
bien ; mais quand ce sera quelqu'un d'autre... Ecoutez
d'abord M. Nadi :
Elle (la Race) connaîtra le frisson de notre foi. Elle
appellera avec nous les délices d un jour nouveau. Nous
l'entraînerons dans cette adoration consciente de l'Uni-
vers, depuis l'atome jusqu'à l'Humanité. — Gela va
bien, oui ; mais cela va bientôt se gâter. — Je con-
tinue?...
Oh ! devant Elle (la Race), nous éprouverons avec
puissance l'ivresse de posséder la Vérité. — Gela va se
gâter, vous dis-je. — Nous célébrerons l'Essence, la
Forme éternelle et universelle, etc., etc.. Tout cela
c'estdeM.Nadi.
Ah! Ion s'étonnera peut-être de la puissance de notre
lyrisme '... — Non, M. Nadi, non ; au contraire, j'ai
peur qu'il n'ait pas de puissance, votre lyrisme. Il faut
LETTRES A ANGÈLE l47
tant de lyrisme pour faire une œuvre d'art, — et ta:;t
d'autres choses avec ! J'ai peur que, loin de faire œuvre
d'art, votre lyrisme n'enfante ceci, par exemple, que
je m'en vais vous lire, dans VE[forl de Toulouse :
La Raison n'est cju une forme, mais par elle l'homme
devient Dieu, on phitât s'achemine vers Dieu, car il le
sera un jour, il faut le croire, alors que son cerveau
omniscient embrassera le monde entier et que, d'un
(jcsle, il guidera les phénomènes de Vie et de Mort. Et
sur ce point je vous renvoie à Ernest Renan et à Joa-
chini Gasquet (?). Prisonnières de noire substance ner-
veuse, les sensations acceptent l'ordre que leur imprime
Dieu. Avec un arsenal de méthodes, l'homme s'empare
(Je rUnivers. Il faut relire Descartes (Le délicieux
Descartes, disait Bouhéller). // Jaut relire Taine et
Claude Bernard (Plus loin l'auteur l'appellera Bernard
îout court). Je lisais récemment la Synthèse chimique
de Berthelot et le livre de Duclaux sur Pasteur. . .
Quel merveilleux monument que celui des sciences chi-
miques ! Analyse, décomposition des éléments et des
principes immédiats, isométrie, analyse par décom-
position graduelle, synthèse. — Et l'auteur ajoute :
Les autres méthodes de Dieu sont plus connues. Vous
me permettrez donc d'en sauter. Je reprends plus
îîS
PRETEXTES
loin : Depuis longtemps Aristote a dit que la beauté est
tordre. Dès lors l'art est frère de la science et ne se
sépare plus d'elle... — Plus loin celle note effaranle :
Il y a beaucoup à dire là-dessus ; j'y reviendrai dans
mon prochain article. — Et plus loin : En tout et pour
tout il s'agit de méthode. Ainsi de la politique. Le
citoyen, la République, autant de mois très beaux qui
viennent confirmer notre thèse. Imprimez donc un
rythme à la Société. Ne négligez aucune puissance. —
Et plus loin encore : Permettez-moi de rêver un peu.
— Mais je vous en prie, faites donc.
S'imaginer qu'au bout de tout cela va poindre une
œuvre d'art, voilà le malentendu, chère amie. Certes
j'applaudis de toutes mes forces à l'entreprise d'un
théâtre populaire (quand ce ne serait que pour nous
tirer de la médiocrité des autres)^ — mais gare aux
pièces que l'on va nous écrire pour loi I Les théories
humanitaires nous préparent, je le crains, une littéra-
ture déplorable. — Pourquoi? — Parce que « méfiez-
vous, dit Diderot, de celui qui veut mettre de l'ordre.
Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres
en les gênant. » C'est son œuvre que l'artiste doit or-
donner, et non le monde qui l'entoure ; carTordrc exté-
rieur rend celui de l'œuvre dramatique impossible.
LETTRES A AMGÊLE 1^9
Mais que sert de parler ? Ils n'écouteront pas. — Et
c'est moi qui les écouterai m'appeler, moi et d'autres,
esprits craintifs, âmes pondérées, n ayant eiijiisqne-li
aucun contact avec nous, — et cela au nom de la Vie,
de la Joie dont ils se disent déjà dispensateurs. Les
poèmes de Griffin, les Nourritures Terrestres, les
poèmes de Henri Ghéon, etc., ont pourtant précédé,
non suivi leurs dires ; s'ils le savaient un peu plus,
peut-être écouteraient-ils un peu plus nos paroles et
comprendraient-ils mieux que, si nous leur crions :
fausse-route 1 c'est au nom même des dieu^c qu'ils
nomment et dont aussi la religion délaissée nous réur.ii;
à quelques-uns dans VErnùla'je. Et c'est an nom de
l'œuvre d'art qu'ils veulent taire — et qu'il faudra rein -
venter complètement, car notre littcralurc a désappris
le goût du beau et en a perdu le souci.
Pour la musique et la peinture, nous sommes certes
moins à plaindre — et pourtant combien le ciel s'assom-
brit de la seule mort d'un Puvis ! — Le ciel de notre
littérature est resté sombre assez longtemps. Du côté
de l'occident, plus rien n'y luit beaucoup ; mais l'orient
1 OO PRETEXTES
s'cmjîlitdelueurs.Un extraordinairesilenceseniblecreu-
ser l'espace entre le siècle nîort et celui qui commence,
comme il se fit entre le xvii'" siècle et le suivant. Malgré
son oeuvre déjà grande, Verliaeren pas plus que Moréa:i
ni que Griiïin n'est de la génération passée, sans quoi
je n'eusse pas dit que notre ciel était si sombre. Régnier,
pi ils différent de nous peut-être, maintient le goiit
d'une langue si pure, que c'est à lui que je voudrais
aller comme à un maître, s'il était plus âgé, ou si
j'clais plus jeune. — Chère Angèlc, dites aux jeunes
gens du Pays de France et de YEJforL qr.c nous, tout
autant qu'eux, c'est l'œuvre d'art que nous voulons :
que c'est vers elle que nous marchons, et qu'ils se
trompent en croyant notre but opposé ou nos roiJles
divergentes. Répétez -leur ce vers du Dante :
iSol sciii jjcrcijriii, coino voi scie.
Adieu.
X
Chère Angèle,
Aujourd'hui, je ne vous enverrai qu'un livre ; et ce
livre en vaudra beaucoup : Yoici les Mille et une Nuits,
que le D' Mardrus vient de traduire, et de rebaptiser
avec une pointe d'arabisnie : Les Mille Nails cl une Nuit.
Vous savez mon admiration pour ce livre. Mon père
qui l'admirait aussi le mit entre mes mains de si bonne
heure que c'est, je crois, avec la Bible le prcn^iier livre
que j'ai lu. — Mais je pense que, si, seule, la traduction
de Mardrus eut alors existé, mon père eût choisi, pour
m'y apprendre à lire, un autrelivre. A peine osai-je vous
le donner. Il faut bien, pour m'y décider, la tranquille
assurance de la préface, dans laquelle le traducteur se
fait garant de la naïveté et de l'ingénuité du conteur.
On m'avait mis en gartlc contre Galland, dit et redit
102 PRÉTEXTES
qu'il prenait dans sa traduction toutes les libertés
qu'il ciilevait aux contes ; à défaut de Biirton, dont
j'ai l'ennui do no comprendre pas la langue, j'avais pu
lire la version allemande de Weil et me rendre compte
que celle de Gailand respectait bien plus Louis XIV
que le grand sultan Schahriar ; que Gailand omettait
s^'slcmatiquement (entre autres choses) les citations
poétiques qui surabondent dans le récit, en sont une
des particularités merveilleuses, et pourraient, réu-
nies, former une très importante anthologie.
Les critiques contre la traduction de Gailand sont
faciles. Elles sont inutiles aussi. Il s'agissait à cette
époque de réduire au bon goût français les ouvrages
qu'on prétendait traduire. Près de cinquante ans plus
tard, Tabbé Prévost écrivait en préface de sa traduc-
tion do Graïuiison : <> J'ai supprimé ou réduit aux usages
communs de l'Europe ce que ceux de l'Angleterre
peuvent avoir de choquant pour les autres nations. »
Et le biographe de Prévost ajoute : « Son goût était
trop sur pour se borner à traduire son original. »
Gailand avait aussi « le goût trop sûr ». • — Ces
phrases font sourire aujourd'hui ; mais on oublie trop
que, sous Louis XIV, les Français avaient plus de
droit que nous n'avons d'être infatués de la France.
LETTBES À AiNGKLR 1 53
La langue de Galiand est plaisante, douce à lire,
classique encore et souvent non sans grâce. Son orien-
talisme afîaibli garde un charme. Enfin peut être sa
traduction n'était-elle pas inutile à litre d'initiation
préparatoire. Celle de Mardrus (i) d'abord eût pu sur-
prendre et rebuter. Galiand fut comme l'étuvc tiède qui
précède, dans un Hammam, la salle torride. Et, tandis
que Galiand, à la manière de son siècle, recherchait
dans ses contes avant tout l'émotion générale et la part
qu'il croyait être commune à tous parce qu'il la sen-
tait être semblable à lui, Mardrus, lui, se plaît au con-
traire (et nous nous plaisons avec lui), à l'étrange, à la dif-
férence ; ou mieux, il ne se plaît à rien qu'à une tra- v.
duction très fidèle, et, si la vie de ces contes va différer \
de notre vie, c'est par toute l'ardeur et la saveur orien- \
taie qu'il leur laisse. Ah 1 l'habile Mardrus ! Ah ! vive
Sîardrus ! Ah I merci I Ici l'on exulte ; on éclate ; on
s'enivre par tous les sens.
Que la sensualité de Galiand paraît pâle ! Le bol
(( plein de grains de grenade apprêtés au sucre, aux
amandes décortiquées, et parfumés délicieusement et
juste à point » que le faux pâtissier Hassan prépare
(i) Le livre des Mille Nuits et une Nuit. Traductioa complète
parle D. J. C. Mardrus, — Fasquelle.
l54 PRÉTEXTES
pour le petit Agib, et auquel il ajoute encore, lorsqu'on
lui redemande de ce plat, « un peu de musc et d'eau
de roses » ; ce plat exquis par lequel Hassan se laisse
iiiesj)éiéniciît reconnaître^ devient chez Galland « une
tarie à la crème », bonnement. Et dire que déjà les
« confitures sèches ) qu'on y goûte me faisaient rêver !
qu'eùt-ce clé si j'avais ouï parler de la « boisson dé-
licieuse et parfumée aux fleurs » Psi j'avais lu :« Elle
m'offrit à boire du sirop au musc »? — Car ce qui
ressort avant tout de cette Iraduction si nouvelle, ce
n'est pas l'invention prodigieuse de ces contes, pour
laquelle je garde une inlassable curiosité mais que,
plus ou moins, nous connaissions déjà, — c'est la
sensualité splendiJe, persistante, indécente, et mêlée
de rires. Permettez -vous que je cite ? «
, . , »
Non ; décidément, je n'ose pas citer. — Mais il y a
d'autres passages ; par exemple ces vers si moqueurs et
charmants « sur l'excellence des pâtisseries arabes »,
ces vers que le troisième calender (il s'appelle ici :
saaloiik), métamorphosé en singe, écrit pour révéler
qu'il est un homme, — et l'on ne saura ce dont on
doit s'étonner le plus : ou de son lyrisme subit, ou de
la subtilité de sa gourmandise ;
tSTTRES A ANGÈLE l55
« pâtisseries, douces, fines et siibHmes ; pâtisseries
enroulées par les doigts ! Vous êtes la Ihériarjue, antidote
de tout poison ! En dehors de vous, pâtisseries, je ne saurais
aimer jamais rien ; et vous êtes mon seul espoir, toute ma
passion !
frémissements de mon cœur à la vue d'une nappe
tendue où, en son milieu, s'aromatise une Kenafa fici une
noie nous apprend que la Kenafa est «une sorte depâtis-
s.'rie faite avec des il le ts très fins de vermicelle))) nageant
au milieu du beurre et du miel, dans le grand plateau /
Kenaja ! Kenafa amincie en une chevelure appétis-
sante, réjouissante ! mondésir, le cri de mon désir vers toi,
6 Kenafa, est extrême ! Et je ne pourrais, au risrpie de
mourir, passer un jour de ma vie sans toi sur ma nappe, 6
Kenafa, ya Kenafa !
Et ton sirop ! ton adorable, délicieux sij-op ! Haï ! en
mangerais-je , en boirais-je jour et nuit, que j'en repren-
drais dans la vie future ! »
— Je ne sais pas, chèie amie, ce que ces stro[)nes
valent dans le texte ; dans la traduction de Mardrus, je
les trouve parfaitement merveilleuses.
Cette traduction abonde d'ailleurs en passages exquis.
Ecoutez cette courte phrase ; « Par Allah ! notre nuit
ya être une nuit bénie, une nuit de blancheur ! » —
]56 ^IlI:TI:\■r^;s
Mais c'est de sensualité que je voulais vous parler. Le
mot (( sensualité » est devenu chez nous de signification
si vilaine que vous n'osez plus l'employer ; c'est un
tort ; il faudra réformer cela. Sachez que Coleridge, à
propos de Milton, fait de la sensualité une des trois
vertus du poète. La sensualité, chère amie, consiste
simplement à considérer comme une fin et non com.ne
. un moyen l'objet présent cl la minute présente. C'est
ià ce que j'admire aussi dans la poésie persane ; c'est
là ce que j'y admire surtout. — Car la littérature per-
sane presque entière m'apparoît pareille à ce palais
doré, dont il est raconté, dans le récit d'un des trois
saalouks, que les quarante portes ouvrent, la première
sur un verger plein de fruits, la seconde sur un jardin
de fleurs, la troisième sur une volière, la quatrième
sur desjoyaux entassés... mais dont la quarantième
défendue, ferme une salle très obscure dont l'atmosphère
saturée d'une sorte de parfum très subtil vous soûle
et vous fait défaillir ; une salle oii l'on entre pour-
tant, où l'on trouve un cheval très noir, qui n'a l'air
qu'étrange et que beau, mais qui, dès qu'on l'en-
fourche, déploie des ailes, "des ailes a qu'on n'avait pas
d'abord remarquées », — qui boiuiit avec vous, vous
enlève au plus haut d'un ciel inconnu ; puis brus-
LETTRES A ANGÈLE l57
quement s'abat, vous désarçonne, et puis vous crève
un œil avec la pointe de son aile, comme pour marquer
mieux l'éblouissement que laisse ce rapide voyage
en plein ciel. — C'est ce cheval noir que les com-
mentateurs d'Omar et de Hafiz appellent « le
sens mystique des poètes persans ». Car on affirme
qu'il y est. Pour moi qui n'apprécie que peu cefte
éqaitation aérienne, ni surtout la demi-cécité qui la
suit, plus sage que le troisième saalouk, je n'ouvre
pas la porte défendue et préfère m'attarder encore dans
les vergers, et k's jardins et les volières. Je trouve là
quelques voluptés si intenses qu'elles suffisent pour
désaltérer mes désirs et pour endormir ma pensée.
Ne lisez pas Omar Kheyam dans la traduction
française de Nicolas : elle est littérale, il ledit ; mais la
traduction anglaise de Fitz-Gérald est bien autre chose
et bien plus : elle est belle. Dans son texte excès-,
sivement resserré, chaque quatrain prend un sens et un
poids admirable. Aussi dccu que l'Ecclésiaste, lyrique
à la façon du Cantique de Salomon, et pondéré comme
ses Proverbes, Omar Kheyam, à travers Fitz-Gérald,
paraît un poète admirable (i).
(i^ Une remarquable traduction d'Omar a paru l'an passa
chez Gi>rrin2ton. Elle est de M. Cb. Grolleau.
l58 PRÉTEXTES
Pour Hafiz, si vous ne pouvez vous procurer la très
rare de Rosenzweig, lisez-le dans la traduction de Ham-
raer; c'est celle qui, en 1812, révélait l'Orient au grand
Gœthe. Vo^ez dans ses /l/iAïa/es avec quelle admiration
il en parle. — Plutôt que de vous en parler à mon
tour, laissez-moi vous transcrire un de ces courts
ghazels : le voici tout entier :
Eclianson ! viens. Les tulipes ont rempli de via leurs calices,
Depuis assez longtemps j'étais religieux !
A d'autres les fiertés, les soins d'un renom considérable 1
Où sont les empereurs de Cirèce ? de Sina P
Comprends ! et quand l'oiseau lui-même s'enivre-
Veille, car te guette le sommeil du néant.
Ramures du printemps dans l'a/ur que vos courbes sont
[belle-s !
La bourrasque d'hiver ne vous tourmente plus.
Croyez-moi, mes amis, les promesses de bonheur sont
[trompeuses,
Malheur à celui qui se repose sur elles .
Demain sur les pelouses d'Eden, demain les houris nous
[attendent
Mais aujourd'hui, l'échanson et la coupe, les voici.
Le souvenir de la reine Balkis dans le vent d'Orient flotte
[encore ;
Que ce vin en guérisse noire âme !
Ne l'attardé pas devant rémerveillemcnt d'une rose ;
Lettres a angèle iBg
Au souffle du soir ses pétales sont dispersés.
Mais ce vin de couleur rouge, dégoût exquis,
Fait plus exquise la rougeur de l'ami.
Apportez ces coussins dehors, étendez- les sur la prairie ;
Les eyprès et les flûtes nous attendent...
Ces chanteurs, que la plaine entende ! accordent déjà
Le barbilos avec les flûtes.
Et tes chants délicieux, ô Hafiz, se répandent
Du pays de Grèce au Sina(i).
II est assurément très ridicule de traduire une
traduction : mais que ne savez-vous l'allemand ? — ou
que ne sais-je le persan ?
Vous pouvez liro en français le Gulistan de Sadi et
Firdousy tout entier ; — je ne vous cache pas que je
préfère Omar et Ilafîz.
Pardonnez-moi d'oser parler ainsi d'une littérature
que, malgré tout mon amour pour elle, je connais peu.
Je la connais peu, mais je l'aime beaucoup ; que cela
me serve d'excuse. Et puis j'écris pour qui la connaît
encore moins,
(i) Hammer, II, p. 426.
11
XI
Chère Angèle,
Que votre palais délicat excuse un tel pâté d'arêtes :
Voici le livre de Stirner l'Unique et sa propriété (i),
que M. Lasvignes vient de traduire, — avec quelle
patience, vous en jugerez par celle qu'il faut pour le
lire.
Du temps de Jean-Paul Rlchter, ce qu'on appelait
r Unique, c'était lui — lui Jean Paul, et c'était assez.
— Vous souvient-il qu'en le lisant, nous nous disions :
quelle chance qu'il soit Unique ! S'il devait y en avoir
beaucoup comme lui, le monde des lettres ne serait
plus tenablc. . Hélas ! 6 mon unique Angèle ! l'Unique
de M. Max Stiiner est légion ! — Unique, il ne l'est
(ij I vol. in-S" carré (Editions delà Revue blaiiclie).
LETTRES A AN6ÈL6 l6l
plus d'ailleurs que pour lui-même : c'est sa seule
« propriété » ; l'Unique, c'est moi, vous, ïityre ;
l'Unique, c'est chacun pour soi.
Voilà ce que M. Stirner expose en un livre de près
de 5oo pages ; et il ne faut pas dire : l'Egoïsnie, nous
le connaissions déjà ; ce serait mal entendre le jeu du
philosophe : nomenclateur, sa mission n'est pas d'in-
venter ; n'en déplaise au grand Nietzsche, le philosophe
ne crée ni ne déplace les valeurs : simplement il légi-
time et enrôle ce que des tempéraments neufs et ro-
bustes lui proposaient. L'homme propose ; le philosophe
dispose, L'Unique et sa proprié lé, c'est l'égoïsme bien
disposé.
Au cours des 5oo pages, pas un accroc, pas un
trouble, pas une rencontre ; le livre est laid, ressas-
seur, comble et vide. C'est un livre de ruminant.
Et je ne vous en parlerais même pas, chère Angèle,
gi, par un procédé digne des lois scélérates, certains ne
voulaient à présent lier le sort de Nietzsche à celui de
Stirner, juger l'un avec l'autre pour les englober
mieux tous deux dans une admiration ou une réproba-
tion plus facile. Il serait trop long aujourd'hui de cher-
cher avec vous en quoi l'un de l'autre diffère, ditlère
jusqu'à s'opposer ; la question demeurera si grave que
102 PRÉTEXTES
plus d'une fois nous y rovicndrons, je suppose. En
attendant, indignez-vous tout simplement en entendant
dire : a Stirner et Nietzsclie » comme Nietzsche lui-
même s'indignait en entendant dire : « Cœthe et
Scliiller ».
C'est à propos de Stirner, non de Nietzsche qu'il me
plaît de vous parler un peu des a dangers de l'indivi-
diialisme ». Je crains, Angèle, je crains les ratés de
l'individualisme, autant que tous les autres rali's.
Raies et médiocres, laissons-les donc aux religions
élaLlies ; ils s'en trouveront mieux ; nous aussi. Ne
poussons donc pas vers l'individualisme ce qui n'a
rien d'individuel ; le résultat serait piteux. Ou mieux :
Pourquoi formuler l'individualisme ? Il n'y a pas
d'individualisme qui tienne ; les grands individus n'ont
nul besoin des théories qui les protègent : ils sont
vainqueurs. Laissons donc aux médiocres et aux
faibles la joie de les pouvoir condamner, et vaincus,
écrasés par eux, de prendre une innocente revanche en
les vainquant eu eiïlgie (i).
"^ (i) C est aussi ce que M. Lasvignes exprime excellemment à la
fui de son inléressanlo préface : »« Les masses humaines, dit-il,
ne seront jamais plus conscicnles do la puissance fortnidiil'h!
qu'elles représentent en face de lu poignée d'hommes qui les lient
LETTRES A. AMGÈLË i65
Il me plaît, à Moi, l'unique, que le « grand hoaiuie»
continue à me paraîlie un grand coupable. Et puisque
JMax Stirner ose encore employer le mot de lâcheté, je
dirai que je trouve lâche, Moi, de l'innocenter. Eh
quoi ! pour disculper sa grandeur, rétablirez- vous
donc la notion du bien et du mal ;' Aurez-vous peur
du crime encore, Monsieur Stirner ? Vous n'êtes qu'un
théoricien, non un vrai criminel. Sous votre apparence
logique, vous souhaitez encore mon estime. Eh bien !
vous ne l'aurez pas ! précisément, vous ne l'aurez pas.
Je ne m'accorde la mienne que lorsque je ne pense
plus comme vous.
Stirner ! allez-vous à nouveau nous rendre le
H Moi, haïssable » ? Nous espérions n'y plus penser ! . . .
Mais c'est qu'il faudrait mieux s'entendre et ne pas
illustrer un tel livre avec l'image d'un Goethe, d'un
Beethoven, d'un Balzac, d'un Nietzsche ou d'un Napo-
léon (ces grandes et altières figures furent admirable-
ment dévouées à quelque grande idée projetée devant
eux, au-dessus d'eux) ; car il faut encore dire ceci
d'admirable, c'est que plus les individus sont grands,
asservies, que les forces naturelle» ne le sont de l'infinie faiblesse
de l'iioaime qui les gouverne. » (Page xxix.)
l64 PUjlli.XTES
moins il y en a. En sorlo qu'une théorie qui cher-
cherait à produire le plus grand nombre possible d'in-
dividus diminuerait chaciin pour tous, et tendrait à
se rapprocher du socialisme. Tous individus : plus
d'individu. Ah ! pour l'amour deMoi ! pas d'individua-
lisme !!!
Retenez-les ! Angèle ! Retenez-les 1 Ne favorisons
pas ces éclosions malheureuses ; continuons à honnir,
à bannir, à lapider l'individu. Ceux que ne retiendra
ni le respect d'autrui, ni la crainte, ni la pitié, ni la
pudeur, ni le mépris ou la haine d'autrui, ceux-là ce
sont les vrais ; nous pouvons espérer qu'ils vaudront
quelque chose. Et ils s'inquiètent peu qu'un Stirner
les approuve, ou que les désapprouve un Tolstoï. S'ils
sont grands, c'est qu'ils sont en petit nombre ; ils sont
triés. Et rien n'a pu contre eux, pas même mon épou-
vante : voilà pourquoi je les admire, je les aime, je
les trouve grands. Il faut, pour en obtenir quelquc;--
uns, forcer à la médiocrité beaucoup d'autres et tâ-
cher d'y contraindre même celui-là.
Pourquoi le disculper ? — Il faut que tout s'acharne
contre le grand homme, car le grand homme estl'en-
nemi de beaucoup (i).
^i)... « Nous sommes accablés par les esprit* sublimM. Pour
LETTRES A ANGÈLE iCO
Puuiquoi le plaindre ? — C'est un grand homme.
Et, s'il est aull)entique, il saura toujours bien s'en
tirer.
Pourquoi le protéger ? — Ses épreuves mêmes et
son isolenienl feront sa force — ou du moins celui-
là seul qui les supporte et qui en sort était puissant.
Par pitié, pas d'individualisme ! par pitié pour les
individus. N'encouragez jamais les grands hommes ;
et pour les autres : découragez ! découragez 1...
iO décembre 1899,
qu un homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher
à tous les autres. »
MoKXfiSQUISU.
XII
Chère Angèle,
Vous recevrez parle même courrier deux gros livres
de TSietzsche. Vous ne les lirez probablement pas ; mais
je veux que vous le6 ayez quand même. C'est mon
petit cadeau de janvier.
Et je préférerais, il est vrai, du fond de l'Algérie,
vous envoyer des dattes, ainsi que je faisais si joli-
ment, les ans passés. Hélas ! Paris me tient encore et,
si j'y pensais trop, l'approche ici d'un nouvel an me
rendrait triste. — Que ne puis-je parler des sables et
des palmes I je m'y connais, et mieux qu'à la philo-
sophie... Mais j'en suis loin, et voici Nietzsche, chère
amie ; si je suis grave, excusez-moi.
Grâces soient rendues à M. Henri Albert qui nous
donne enfin noire Nietzsche, et dans une fort bonne
LEÎÏREti À. ÀiNGÈLL 167
traduction. Depuis si longtemps nous l'attenclions !
L'impatience nous le faisait épeler déjà dans le texte
— mais nous lisons si mal les étrangers !
Et pcut-ctrc valait-il mieux que cette tradiiction ait
mis tant de temps à paraître : grâce à cette ciuelie len-
teur, l'influence de Nietzsche a précédé chez nous l'ap-
parition de son œuvre ; celle-ci tombe en terrain pré-
paré ; elle eût risqué sinon de ne pas prendre ; à présent
elle ne surprend plus, elle confirme ; ce qu'elle
apprend surtout, c'est sa splendide et enthousiasmante
vigueur ; — mais elle n'était presque plus indispen-
sable ; car l'on peut presque dire que l'influence de
Nietzsche importe plus que son œuvre, ou môme que
son œuvre est d'influence seulement.
Encore et malgré tout l'œuvre importe, car son
influence, on commençait de la fausser. — Il faut,
pour bien comprendre Nietzsche, s'en éprendre, et
seuls le peuvent comme il faut les cerveaux préparés
à hii depuis longtemps par une sorte de protestan-
tisme ou de jansénisme natif ; des cerveaux qui n'ont
rien tant en horreur que le scepticisme, ou chez qui le
scepticisme, nouvelle forme de croyance qui mue
amour en haime, garde toute la chaleur d'une foi. —
Voilà pourquoi tels esprits ingénieux et souples comme
l68 PRÉTEXTES
celui de M. de Wyzewa s'y trompèrent : peu d'études
sur ISiet/.sche (je ne parle que des plus remarquables)
trahissent autant Nietzsche que la sienne (ij. Il
vouhit voir en lui un pessimiste : Nietzsche est avant
tout un croyant. Il ne sut voir en son œuvre que
démolitions et que ruines : elles y sont, mais loués
soient ceux-là qui nous permettent de construire 1
Seuls ceux-là ruinent qui découragent et diminuent
nuire croyèmce en la vie... :
Je veux l'homme le plus orgueilleux, le plus vivant, le plus
affirmatif ', je veux le monde, et le veux tel quel, et le veux
encore, le veux éternellement, et je crie insatiahlemenl :
Bis ! et non seulement pour moi seul, mais pour toute la
pièce, et pour tout le spectacle ; et non pour tout le spectacle
seul, mais au fond pour w,oi, parce que le spectacle m'est
nécessaire — parce qu'il me rend nécessaire — parce que je
lui suis nécessaire — et parce que je le rends nécessaire.
^ Oui, Nietzsche démolit ; il sape, mais ce n'est point
en découragé, c'est en féroce ; c'est noblement,
glorieusement, surhumaiHement, comme un conqué-
rant neuf violente des choses vieillies. La ferveur qu'il
(i) Wyzewa. — Revue bleue du 7 novembre 1891. Wyzewa.
— Eerivains Etrangers (Perrin), février 1896.
LETTRES A AWGÈl.E I OQ
y met, il la redonne à d'autres pour construire. L'hor-
reur du repos, du confort, de tout ce qui propose à la
vie une diminution, un engourdissement, un sommeil,
c'est là ce qui lui fait crever murailles et voûtes : On ne
produit qu'à condition d'être riche en antagonismes,
dit-il ; on ne reste jeune qu'à condition que l'âme ne se
détende pas, n aspire pas au repos. Il sape les œuvres
fatiguées et n'en forme pas de nouvelles, lui — mais
il fait plus : il forme des ouvriers. Il démolit pour
exiger plus d'eux ; les accule.
L'admirable, c'est qu'il les gonfle en même temps
de vie joyeuse, c'est qu'avec eux il rit au milieu des
décombres, c'est qu'il y sème à tour de bras. Il n'est
jamais plus rougie de vie que quand c'est pour ruiner
les choses mortelles ou tristes. Chaque page est alors
saturée d'une énergie créatrice; d'indistinctes nou-
veautés s'y agitent ; il prévoit, il pressent, il appelle —
et il rit, — Œuvre admirable? non — mais préface
d'oeuvres admirables. Démolir, Nietzsche ? Allons
doue ! Il construit, — il construit, vous dis-je ! il
construit à bras raccourcis.
Je voudrais pouvoir louer plus le petit livre de
Lichtenberger sur Nietzsche. A défaut de Nietzsche
même, c'est là, chère Angèle, ce que je vous conseille-
î yO i'HÉTEXIES
rais de lire. Je le ferais plus volontiers si certaine
timidité d'esprit n'avait fait l'auteur traiter son sujet
avec presque trop de conscience. Oui, pour bien
parler de Nietzsche, il faut plus de passion et moins
d'école ; plus de passion surtout, et partant moins de
crainte. Le dernier chapitre, en guise de conclusion,
étudiant Nietzsche dans son ensemble, cherche en quoi
il est bon, en quoi mauvais — etc. ; il pondère,
limite, sauvegarde. Nietzsche entraîne tant d'effrayantes
choses après lui ! Si donc la peur domine, je préfère
entendre bannir Nietzsche en entier plutôt que d'en
voir approuver seulement les parties rassurantes. Ce
sont parties d'un tout. La modération le supprime. Et
je comprends que Nietzsche fasse peur ; mais les idées
qui ne heurtent rien d'abord ne sont en rien réforma-
trices.
Tout cela ne suffirait pas à me faire critiquer ce
petit livre, je lui en veux un peu pour de plus particu-
lières raisons : certaines de vos amies, chrétiennes il est
vrai, ont pu à travers lui se représenter Nietzsche
comme « quelqu'un d'excessivement triste ». Et c'est
vraiment contrariant, vous l'avouerez, cherchant la joie
jusque dans la folie et la glorifiant à travers toutes les
souffrances, martyr vraiment dans le sens plein du
Lettres a angèle i-yi
mot, d'arriver aux yeux de certains à représenter
« Quelqu'un d'excessivement triste » ! — Mais la juie
chrétienne admet nîalaisément d'autre forme de joie
que la sienne : ne pouvant réduire celle-là, elle la
nie.
« Œuvre profondément triste », dit aussi M. de
Wyzewa, et diront encore longtemps d'autres. Décidé-
ment il était temps que cette traduction parût !
Ces deux livres (i) font connaître Nietzsche autant
que le pourra faire l'œuvre entière — d'une admirable
monotonie. Douze volumes; de l'un à l'autre aucune
nouveauté ; le ton seul change, devient plus lyrique et
plus âpre, plus forcené.
Dès le premier ouvrage (la Naissance de la Tragédie),
l'un des plus beaux, Nietzsche s'affirme et se montre
tel qu'il sera : tous ses futurs écrits sont là en germe.
Dès lors une ferveur l'habite qui va loucher à tout en-
lui, réduire en cendres ou vitrifier tout ce qui ne sup-
porte pas tant de chaleur.
L'œuvre des philosophes est fatalement monotone ;
nulle surprise en eux ; une appliquée conséquence à
soi-même ; aucune contradiction qui ne soit dès lors
(i) Par delà le bien cl le mal ; Ainsi parlait Zaralhuslra (Mer-
cure d« Franot).
1 7a ritÉTBXTES
une erreur. — u L'esprit fait sa maison, dit Emerson,
puis la maison enferme l'esprit. » — Système clos ; la
solidité des murs d'enceinte en fait la force ; on ne les
perd jamais de vue... ou sinon ce sont des transes : on
croit être sorti du système, s'être trompé. — Se
tromper ! — Comment me tromperais-je ? « Qui
trompe-t-on ici ?» — Un philosophe ne trompe
jamais que les autres... On ne trompe jamais que les
autres.
Et Nietzsche lui-même s'emprisonne ; ce passionné,
ce créateur, se débat dans son système qui se replie de
toutes parts sur lui comme un rets ; il le sait et ru^^lt
de le savoir, mais n'en sort pas ; c'est un lion dans une
cage d'écureuil. Quoi de plus dramatique que cela :
cet antirationnel veut prouver. Ses moyens sont autres,
mais qu'importe ? Artiste, il ne crée pas ; il prouve ;
il prouve passionnément. Il nie la raison et raisonne.
Il nie avec une ferveur de martyr. — De part en part
son œuvre n'est qu'une polémique : douze volumes de
cela ; on ouvre au hasard ; on lit n'importe quoi ;
d'une page à l'autre, c'est tout de même ; la ferveur
seule se renouvelle et la maladie l'alimente ; aucun
calme ; il y souffle sans cesse une colère, une passion
enflammée. Etait-ce donc là que devait aboutir le pro-
LETTRES A ANGÈLC 178
lestantisme? — Je le crois — et voilà pourquoi je
l'admire ; — à la plus grande libération.
Je suis trop protestant moi-même, et pour cela
j'admire trop Nietzsche pour oser parler en mon nom
propre. J'aime mieux laisser parler M. Fouillée. En
1895, il écrivait dans la Revue des Deux Mondes ( i) :
« Le protestantisme, après avoir été plus réaction-
naire que le catholicisme lui-même, s'avisa d'opposer
à l'immobilité catholique l'idée du libre examen.
Quand ils eurent trouvé cela, les protestants eurent
cause gagnée — et aussi perdue. Ils avaient trouvé
l'arrêt de mort de leurs adversaires ; car en face d'une
religion enchaînée par elle-même et engagée dans son
passé comme un terme dans une gaine, ils dres-
saient une religion libre, progressive, capable de
tout ce que la libre recherche scientifique lui appor-
terait. Le leur : car, n'y ayant pas de limite au libre
examen, ils créaient une religion illimitée, donc indé-
finie, donc indéfinissable, qui ne saurait pas, le jour oij
le libre examen lui apporterait l'athéisme, si l'athéisme
fait partie d'elle-même ou non ; une religion destinée
à s'évanouir dans le cercle indéfini du philosophisnie
(i) Elude sur Augustt Comte, i«<' août l8g5.
î'^4 PRÉTEXTES
qu'elle a ouvert. Toute la libre pensée, tout le philoso-
phisme, toute l'anarchie intellectuelle étaient contenus
daiîs le protestantisme dès qu'il cesserait d'être un
catholicisme radical. »
Certes, cela n'apporte pas de repos, et rien n'y est
plus opposé. Rien n'est plus opposé à ces phrases
(magistrales certes) de Bossuet, dans ses lettres pasto-
rales :
« Nous n'avons jamais condamné nos prédécesseurs
et nous laissons la foi des Eglises telle que nous
l'avons trouvée... Dieu a voulu que la vérité vînt à
nous de pasteur en pasteur et de main en main
sans que jamais on n'aperçût d'innovation. C'est par
là qu'on reconnaît ce qui a toujours été cru et
par conséquent ce que l'on doit toujours croire. C'est
pour ainsi dire dans ce toujours que paraît la force de
la vérité etde la promesse, et on le perd tout entier
dès qu'on trouve de l'interruption en un seul en-
droit (i). »
Mais Nietzsche ne cherchait pas le repos, lui qui
disait encore :
(i) Lettre pastorala aux nouveaux catholiquss de son dio-
cèse, II.
Rien ne nous est devenu plus élranrjer que ce deslderalam
dupasse, la paix de l'âme, desideratum chélien. Rien m nous
fait moins envie que la Morale de ruminant et l'épais
bonheur d'' une bonne conscience. El ailleurs : Lapins belle
vie, pour le héros, est de mûrir pour la mort, dans le
combat.
J'espère par ces quelques citations vous éclairer uu
peu le débat, vous faire comprendre pourquoi
Nietzsche paraît et continuera de paraître à certains
« quelqu'un d'excessivement malheureux ». — Je
vous satisferais trop maladroitement en disant que ce
n'est pas le « bonheur » qu'il recherche, car précisé-
ment c'est « ce que l'on recherche » que l'on appelle
« bonheur » ; — mais il est difficile toujours de con-
tinuer à appeler « bonheur » ce dont on ne voudrait
pas pour soi-même. Tant pis ! J'en tiens pour lo
bonheur de Nietzsche, chère amie.
Que de choses sur lui j'aurais donc à vous dire !
Mais le temps presse ; j'écris presque au hasard, hâti-
vement. Excusez-moi. J'y reviendrai. — Gomment
ne pas y revenir ? Je suis entré clans Nietzsche malgré
moi, je l'attendais avant de la connaître — de le con-
naître fût-ce de nom. Une sorte de fatalité charmante
me co'nduisait aux lieux qu'il avait traversés, en Suisse-,
12
176 PRÉTEXTBS
en Italie, — me faisait choisir pour y vivre un hiver
précisément ce Sils-Maria de la Haute Engadine, où
j'appris ensuite qu'il avait agonisé plus doucement.
Et pas à pas ensuite, le lisant, il me semblait qu'il
excitait mes pensées.
Nous devons tous à Nietzsche une reconnaissance
mûrie : sans lui, des générations peut-être se seraient
employées à insinuer timidement ce qu'il affirme avec
hardiesse, avec maîtrise, avec folie. Nous-mêmes, plus
personnellement, nous risquions de laisser s'encom-
])rer toute notre œuvre par d'informes mouvements
de pensées — de pensées qui maintenant sont dites.
C'est à partir de là qu'il faut créer, et que l'œuvre
d'art est possible. — Voilà ce qui me faisait considérer
plus haut l'œuvre entière de Nietzsche comme une
préface, on pourrait dire : Préface à toute dramaturgie
future. — Nietzsche le sait, le montre sans cesse. 11
^ semble, anachroniquement, que. toute son œuvre soit
"^sous-entendue en celle d'un Shakespeare, d'un Bee
thoven, d'un Michel-Ange. Nietzsche est infus dans
tout cela. Il est même plus simple de dire que tout
\ grand créateur, tout grand affirmateur de Vie est for-
cément un Nietzschéen.
« I o^'ez enfin quelle naïveté il y a à dire : V homme devvaU
Lettres a angèle 177
être tel on tel. Ln rpnliJé nous montre une ri^hpuse rni.'rnnfe
de types, une multiplicité de formes, d'une exubérance et
d'une profusion inouïes »...
Nietzsche, tout comme un créateur de types, eslenivré
parla contemplation de la ressource humaine ; mais,
tandis que les au.tres créateurs échappent à la folie de
leur génie par la continuelle purgation qu'est pour
eux la création artistique, la fiction de leurs passions,
Psieizsche, prisonnier dans sa cage de philosophe, dan?
son hérédité protestante, y devient fou.
J'ai dit que nous attendions Nietzsche bien avant
de le connaître : c'est que le r^ielzschéisme a com-
mencé bien avant Nietzsche ; leNietzschélsme est à la
fois une manifestation de vie surabondante qui s'était
exprimée déjà dans l'oeuvre des plus grands artistes,
et une tendance aussi qui, suivant les époques, s'est
baptisée « jansénisme », ou « protestantisme », et
qu'on nommera maintenant Nielzschéisme. parce que
Nietzsche a osé formuler jusqu'au bout tout ce qui
murmurait de latent encore en elle.
Si j'eusse eu plus de temps, je me fusse amusé à
vous montrer le Nietzschéisme d'avant Nietzsche. Par
des citations habilement choisies j'eusse pu circon-
venir presque de toutes parts sa figure ; mais ce serait
1 78 PRÉTEXXE-3
) trop long pour aujourd'hui ; puis ce qu'il eût fallu
1 citer surtout, ce sont des phrases des dernières œuvres
: de Beethoven. J'y reviendrai. Laissez-moi seulement
en passant vous montrer ce passage de Dostoievsky.
Nul plus que Dostoievsky n'a aidé Nietzsche. — Je
cite, puis passe ; et si vous ne comprenez pas, dites-
le-moi ; je vous expliquerai cela dans la suite, — Cela
se lit presque à la fin des Possédés :
Celui qui parle (Kiriloff) est à moitié fou. Il doit
se suicider dans un quart d'heure. Celui qui l'écoute
compte profiter du suicide ; il s'agit de faire endosser à
ICiriloff un crime que lui, l'écouteur, a commis. Kiri-
iofT, avant de se tuer, doit signer un papier où il se
déclare coupable. A l'instant précis où nous sommes,
la conversation entre eux a dévié ; Kiriloff hésite, n'est
plus capable de rien, pas môme d'un suicide ; il
risque de redevenir raisonnable ; tout est perdu pour
Pierre, l'écouteur, s'il ne remetpas Kiriloff en état de se
tuer. (Tant il est vrai que tout état pathologique in-
conscient peut proposer à l'individu des actes neufs,
que sa raison s'ingéniera aussitôt à admettre, à sou-
tenir, à systématiser\ Il faut que toute une philoso-
phie, toute une morale subitement improvisée, paraisse
motiver cet acte qui, réciproqueiûent, motiviî cette
LETTBES A ANGÈLB l'JfQ
philosophie. Voici ce que, poussé par Pierre, Kirilod
arrive à dire, superuomo d'un instant, — im instant
seulement, s'il vous plaît, — simplement le temps de
se tuer :
... « Enfin tu m'as compris ! s'écria Kirilofî en-
thousiasmé. — -l'u comprends maintenant que le salat
pour l'humanité consiste à lui prouver cette pensée (i).
Qui la prouvera ? — Moi. Je ne comprends pas com-
ment jusqu'à présent l'athée a pu savoir qu'il n'y a pas
de Dieu et ne pas se tuer tout de suite ! Sentir que
Dieu n'existe pas, et ne pas sentir du même coup qu'on
est soi-même devenu Dieu, c'est une absurdité Si
tu sens cela, toi, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu
vivras au comble de ta gloire
» Mais celui-là seul, qui est le premier, doit abso-
lument se tuer ; sans cela, qui donc commencera et
prouvera ? C'est moi qui me tuerai absolument, pour
commencer, et pour prouver. Je ne suis encore Dieu
que par force, et je suis malheureux, car je suis obligé
d'affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce que
tous ont peur d'affirmer leur liberté. Si l'homme jusqu'à
(i) (' Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne peux rien
en dehors de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et
je suis lenu d'affirmer mon indépendance. »
ï8o PRÉTEXTE»
présenta été si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il
n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception
du mot et qu'il se contentait d'une insubordination d'éco-
lier... La crainte est la malédiction de l'homme... Mais
je manifesterai mon indépendance, je finirai et j'ou-
vrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera tous
les hommes et transformera physiquement la généra-
tion suivante ; car autant que j'en puis juger, sous sa
forme physique actuelle il est impossible à l'homme de
se passer de l'ancien Dieu. J'ai cherché pendant trois
ans l'attribut de ma divinité, c'est l' indépendance !
C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut
degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible
liberté. Car elle est terrible. Je me tueiai pour affirmer
mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté I »
Kinloffse tue, Pierre « devient tzar ». — Nietzsche
sombre dans la folie, vive à présent son superuomo !
Je sais bien que Dostoievsky met ces paroles dans la
bouche d'un fou ; mais peut-être une certaine folie est-
elle nécessaire pour faire dire une première fois cer-
taines choses ; — peut-être Nietzsche l'a-t-il senti.
L'important, c'est que ces choses-là soient dites ; car
maintenant il n'est plus besoin d'être fou pour les
penser.
LETTRES A ANGELE 101
Mais lorsque des raisonnables viennent dire : c'est
un malade ; des orthodoxes : sa folie finale condamne
son système — je proteste et dis que ce sont les
mêmes qui criaient au Christ sur la croix : « Si tu
es le Christ, sauve-toi toi-même. » Il y a là une grave
incompréhension. Je ne veux plus savoir ici ce qui est
cause et ce qui est effet ; et je préfère dire que Nietzsche
s'est fait Jou. Et pour écrire de telles pages, peut-être
fallait-il consentir d'être malade (i) : c'est une forme
de dévouement. Les livres de Lombrosone gênent que
les sots. — La raison de Nietzsche au début de la vie
s'y propose une tragique partie dont sa raison même
est l'enjeu. Il joue contre lui-même, perd la raison, —
mais gagne la partie ; il a gagné, puisqu'il est fou.
! Nietzsche a voulu savoir, et jusqu'à la folie ; sa
clairvoyance fut de plus en plus aiguë, cruelle, déli-
bérée. A mesure qu'il voyait plus clair, il prônait da-
vantage l'inconscience. Nietzsche voulait la joie à tout
prix. De toute la force de sa raison il se poussait à la
folie, comme vers un refuge. Que son génie surmené
(\) Guéri 1 je ne veux pas l'être ! Mon esprit est puissant 1 Jo
serais alors abject comme les autres. »
(Faust, Apostrophe à Chiron.)
k
iSa pbAtkxtbs
s'y repose ! — L'an passé, j'ai lu, dans les Débais je
crois, un coiirlarlicle où l'on parlait de INietzsche. On
le montrait près de sa sœur, distrait, insouciant, point
triste. — « 11 cause avec moi, disait sa sœur, et s'in-
téresse à tout autour de lui, tout comme s'il n'était pas
fou — seulement il ne sait plus qu'il est Nietzsche.
Parfois, le regardant, je ne peux retenir mes larmes ;
il dit alors : Pourquoi pkures-ta ? Est-ce fine nous ne.
sommes pas liewciLc '} »
Au revoir, chère amie 1 — Dieu vous mesure le
bonheur !
Pjiris, W décembre î893.
QUia^QUES LIVRES
Ces articles ont paru dans la Revue Blanche, au cours de
l'an igoi.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
Histoires souveraines
Pour la plus grande joie d'un petit nombre, M. Do-
mati en libraire amateur riche de loisirs et en artiste
de haut goût» parachève parfois une impression nou-
velle qu'orne précieusement un Redon, un Van Ryssel-
berghe, un Renoir. Les livres qu'il nous offre alors
avec lenteur sont beaux, comme furent presque tous
ceux de Verhaeren, ou la récente réédition des poésies
de Stéphane Mallarmé ; mais jamais la réussite de
M. Deman ne fut plus heureuse que pour cette antho-
logie de Viliiers, — Sur le papier de moire vert foncé
qui la couvre, au-dessus d'un grand ornement noir,
on lit, en caractères d'or : Histoires Souveraines. Ce
sont là, prédit l'éditeur, « les vingt meilleurs contes »
de l'inimitable conteur.
l86 PRÉTEXTES
Je n'ai pu apprendre précisément comment se décida
le choix de ces contes; on parle d'une enquête : ceux des
littérateurs qui furent jugés dignes de s'y connaître au-
raient envoyé des listes selon leur goût ; ce choix re-
présenterait donc à peu près celui du meilleur public ;
— on parle aussi de Mallarmé tout seul... Quoi qu'il
en soit, le choix est bon. Je regrette, il est vrai, pour
ma part, l'absence du déhcieux Sentimentalisme, de
Sombre récit, conteur plus sombre, la présence de la
Voix du Passé ^ du Meilleur Amour, de Impatience de
la Foule — mais j'indique un goût personnel ; je pré-
fère le taire ici, prendre ce livre tel que si ce choix
était celui du temps lui-même et que ce fussent là les
opéra quse super sunt de tout Villiers, Aussi bien, ces
vingt contes suffisent-ils pour le connaître ; il est là
très entier, tour à tour mystique et passionné, grandi-
loquent, courtois, lyrique, oriental, ironique surtout,
« cruel », avec toutes les nuances de la haine, du dé-
dain, — un et divers, satisfaisant enfin et ne nous dé-
concertant plus.
Le recul s'est fait vite, ces dernières années ; les
influences violentes se succèdent fiévreusement, nous
créant ad hoc une espèce de petit passé provisoire,
comme pour donner plus d'élan et plus d'apparente
QUELQUES LIVRES 187
jeunesse à la nouvelle croyance de l'instant ; Yilliers
qui, tant que vivait Mallarmé, pouvait inquiéter
eiicoïc, semble à présent déjà si loin de nous que je
crois en pouvoir parler sans injustice et, comme l'on
dit alors : historiquement. Et peu m'importe alors
qu'il n'apparaisse plus, j>eut être, comme une étoile
de première grandeur : il a tiré vers lui d'étroites
- marées d'enthousiasme ; il eut ses fervents, ses dis-
ciples, tout ce qu'il faut pour qu'on le considère
comme un maître ; intéressant peut-être d'autant plus
qu'il n'y eut pas chez lui grande invention personnelle,
qu'il est lui-même un résultat, mais qu'en lui con-
vergent en faisceau, s'unissent des influences assez
diverses (faux hégélianisme, vvagnérisme, morale
hindoue, etc.) et que des idées flottantes, et pour cela
gênantes, se sont trouvées par lui avlijiciées, poussées à
bout et portées à leur point de perfection littéraire,
sinon de maturité réelle.
Oui vraiment : perfection littéraire. Je sais, dans
notre langue, peu de choses aussi belles que le début
à' Amour Suprême, — et pourquoi ne pas dire : que
le conte tout entier ? — Quel juste et délicat mélange
de frivolité, de politesse et d'esprit dans le Tsar et les
grands- ducs ! la proportion de chaoue élément est par-
I 88 PHÉTEXTES
faite — et dans d'autres contes quelle sûreté de diclionl
— Parfois une insistance inutile et charmante ; car les
plus belles phrases de Villiers sont d'ordinaire des
phrases de pure insistance, savamment préparées,
annoncées, et dont la surprise n'est plus que presfjiic
exclusivement verbale.- Souvent deux ou trois pajif"
s'y emploient, nuançant, graduant l'éniolion iliiir
même idée ; la dernière phrase vient, sans heurl,
comme la résolution d'une suite d'accords. L'art
littéraire ne peut être poussé plus loin. — Nulle
violence, nulle perturbation de l'instinct, nulle in-
discrétion de la chair ; le sang qui rougit aisément la
pâleur de ses très chastes héroïnes coule paisiblement ;
chaque passion assagie n'est peinte, chaque mot,
chaque cri n'est amené qu'en vue de l'cfret artistique.
Le mot factice ici devient éloge, mais c'est lui qu'il
faut qu'on emploie.
Car la phrase ne paraît pas chez lui profondémoni
nécessitée ; née plutôt d'un besoin de parure et de
luxe où s'affirme à la fois tout son amour et tout sur
mépris de l'aspect, elle ne s'identifie jamais avec
l'idée," mais reste comme sa projection sensible, et
semble parfois, postiche, n'être que son prestigieux
et chatoyant faire-valoir ; factice — autant, pas plus
QUELQUES LIVRES 189
que ne l'était pour lui toute apparence, tout le rideau
diapré de notre monde phénoménal. « Sic indutiis et
ornatus », cilera-t-il. — Parfois, souvent, le mot
limite l'évocation de l'objet qu'il désigne, à sa seule
signification décorative. Non seulement il n'y croit pas,
à l'objet, mais encore veut nous faire sentir qu'il n'y
croit pas. Le réel, pour nous, dira-t-il, est seulement
ce qui touche soit nos sens, soit notre esprit. « Les
objets se transfigurent selon le magnétisme des per-
sonnes qui les approchent, toutes choses n'ayant
d'autre signification, pour chacun, que celle que chacun
peut leur prêter. — Pour nous ces candélabres
élaient, nécessairement, d'un or vierge, etc. » Et
encore : « Nul ne peut posséder d'une chose que ce
qu'il en éprouve. » Et plus subtilement : « Le seul
contrôle que nous ayons de la réalité, c'est Vidée. »
Voilà, plus ou moins déguisé, le sujet même de la
plupart de ces contes, et d'Axel, de l'Eve future, et de
Tribulat Bonhomet.
Est-ce son subjectivisme quasi religieux qui impose
à Yilliers sa méconnaissance, quasi religieuse aussi,
de la vie ? ou au contraire cette méconnaissance
précède-t-elle, lui dicte-t-elle le subjectivisme, comme
pour se justifier ? Je ne sais. — La même question
igo piiÉTb-vrEs
peut d'ailleurs se poser, et vainement, pour tous les
(( écrivains catholiques ». Baudelaire, Barbey d'Aure-
villy, riello, Bloy,Huysmans, c'est là leur Irait com-
mun : méconnaissance de la vie, et même Laine de la
vie, — mépris, honte, peur, dédain, il y a toutes
les nuances, — une sorte de religieuse rancune
contre la vie. L'ironie de Yilliers s'y ramène.
Yillicrs parle de « ceux qui portent, dans l'àme, un
exil » ; « tant que traîna le simulacre de sa vie », dit
Mallarmé, parlant précisément de Yillicrs ; — car la
vie devient alors aisément une sorte de parade, iro-
nique et déclamatoire, parfois cabotine ; et le rûlc de
l'artiste est, n'y croyant pas, de jeter sur son néant un
prestige, — ou mieux, d'opposer à ce néant, avoué,
une autre vie, un autre monde, monde créé par lui,
factice, qu'il prétendra révélateur de Xidée pure que
bientôt il appellera le vrai monde — l'œuvre d'art (i).
Dans un de ses plus beaux contes, dans Vcra (quelle
intention déjà dans ce litre! ), Yilliers nous dit l'his-
toire d'un jeune homme surhumainement amoureux
de sa femme. Celle-ci meurt. Il n'admet pas que la
(i) « L'auteur a dû modifier un peu le personnage même du
Duc de Portland — puisqu'il écrit cette histoire telle qu'elle auraU
dà se pasier t, dit Mllicrs en note du Dake of Porlland,
QUELQUES LIVRES I9I
mort la lui enlève ; il rejette par-dessus la grille du
caveau la clef du caveau où repose Vera. Rentré dans
la demeure en deuil, il s'occupe de son amour ; il
commence à jouer pour lui-même une amoureuse et
persuadante comédie, feint un dialoguCi suppose
sans cesse la présence de la morte ; bientôt rien ne
manquera plus, qu'elle-même ; il parvient, à force
d'amour, à imaginer — bien plus : à forcer, à néces-
siter sa présence. « Le comte avait creusé dans
l'air la forme de son amour^ et il fallait bien que
ce vide fut comblé par le seul être qui lui était homo-
gène, autrement l'Univers aurait croulé. » « Et comme
il ne manquait plus que Vera elle-même, tangible,
extérieure, il fallut bien qu'elle s'y trouvât. »
Magnificence de l'artiste ! L'art suprême supplante
l'inexistante réalité. L'imaginaire Vera devient plus
vraie que la vraie Vera morte. — Ce conte, le premier
des Histoires Souveraines, est l'histoire même de
l'artiste Villiers. — S'il est vrai que Vera soit morte
et que ce monde est imposteur : vive Villiers ! —
Mais on peut estimer que le monde extérieur existe
et que Vera ne meurt que parce que c'est Villiers
qui la tue : son art n'apparaît plus alors qu'une
admirable et éblouissante imposture.
13
MAURICE LÉON
Le livre du Petit Gendelettre
Inconnu d'hier, le très jeune Maurice Léon arrivera-
t-il à la célébrité par ce livre ? — 11 a pris, sinon la
meilleure, du moins la route la plus courte ; il s'est tué.
Autant dire qu'il est mort de ce livre ; car nulle
cause extérieure à son suicide, nulle maladie, nulle
intrigue, nulle complicité d'amour : il reste respon-
sable seul, avec ceux qui l'ont fait ainsi, et c'est dans
sa seule pensée, qu'ici minutieusement il expose, qu'il
sied de découvrir la cause de sa mort lente et compli-
quée, qu'un coup de pistolet achève. Triste autopsie I
qui peut-être n'intéressera que les spécialistes, psy-
chologues et psychothérapeutes, mais qui intéressera
ceux-là passionnément. A chaque page de ce livre on
réiléchit, on pense : jqu'y «-t-il donc de mortel lù Je-
QUELQUES LIVRES ÏqS
dans? — Et cela seul suffit à dramatiser tout le livre.
Une robuste préface de Paul Adam nous avertit
(nul, je pense, ne pouvait être plus désigné pour anti-
do ter un tel livre) et par des phrases habilement
choisies au cours du livre, nous prépare ; puis com-
mencent sans ordre apparent, et continuent sans gra-
dation sensible, ces 3oo pages où Maurice Léon ne
parlera strictement que de lui : « Me commenter,
m'expliquer moi-même, me critiquer si profondé-
ment que l'on n'ait plus rien à dire de moi »... et si,
les 3oo pages écrites, le « petit Gendelettre » s'est tu,
c'est qu'il n'aura trouvé sur lui plus rien à dire.
De ces pages, excellentes souvent, il est peu dont je
n'eusse voulu souligner quelques lignes ; il en est
d'assez remarquables pour mériter de n'ennuyer que
les esprits superficiels et que les sols : il en est qui
se juxtaposent, se répètent et font, semble-t-il, double
emploi ; mais cette obsédante rétrospeclîon est précisé-
ment un des plus étonnants caractères du livre ; il en
est dont la forme sèche, non abstraite pourtant, sans
hypocrite attrait, étonne lorsqu'on les songe écrites
avant vingt ans, et leur aiguë pénétration inquiète ;
l'intelligence de Léon fut un instrument délicat, ua
instrument de précisiosu
194 PRÉTEXTES
« Mon autobiographie, dira-t-il, je la veux froide,
méticuleuse ; elle sera douloureuse au fond, doulou-
reuse par l'effort — jamais sûre de son résultat, dou-
tant de sa sincérité même — vers la vérité nue. » —
Une biographie cela ! — Pas un fait, pas une émotion
— j'allais dire : pas une pensée, tant l'étude ou la cri-
tique de la pensée tient lieu de la pensée nouvelle.
C'est là l'effort d'Orphée pour apercevoir Eurydice, et
son étonnement déçu de n'en saisir jamais que le
cadavre. « La pensée que j'étudie ne vit pas dans la
même atmosphère que ma pensée » ; autant dire : ma
pensée, dès que je l'étudié, est morte.
Qu'Orphée n'avançait-il simplement et sans regarder
en arrière ? Eurydice suivait si bien 1 — Que Léon
n'écrivait-il simplement, sans souci de se voir écrire ?
— Ecrire I — mais écrire quoi ^ Maurice Léon n'avait
rien à dire. Son active pensée fonctionne à vide. Il eut
tôt fait de le comprendre, et dès lors c'est ceci même
que de page en page il dira. Il s'observera, tentera
d'observer sa pensée, son fonctionnement délicat, pour
raconter après, non point la première pensée (encore
une fois il n'en a pas), mais l'observation de cette
pensée et tout son travail désoeuvré. « Je veux faire le
livre où l'on se fige, où l'on se mamifie pour ne pas
QUELQUES LIVRES IQO
mourir tout... Je ne pourrai pas être sincère ; ce n'est
pas moi que je momifierai pour réternité. »
Et dès lors ce souci concomitant l'habite: être sm-
cbre. Il importe de constater que ce souci n'habite et
ne peut habiter que ceux précisément qui n'ont rien à
dire ; comprenne qui voudra pourquoi... Ces quelques
phrases de Léon éclairent un peu ce que j'avance :
« Je ne sais si je mens ou si je dis vrai ; j'écris, voilà
tout... » voici comment parle l'artiste qui a quelque
chose à dire — mais Léon ajoute : « Suis-je sincère P
Eh oui ! je suis sincère comme lorsque j'ai peur de la
mort : peur verbale, qui ne peut pas se traduire par le
plus léger battement de cœur. » — Peur verbale,
émotions verbales... tout ce que je dirais ici ne pour-
rait qu'affaiblir ses paroles ; aussi bien cette jeune voix
qui s'est tue, je voudrais qu'elle parlât encore : « Le
mot, dit Maurice Léon, ne déi-ive jamais chez moi de
mon émotion, de ma vision ; il paraît par une spon-
tanéité acquise en venir parfois ; en réalité, c'est la
nécessité d'écrire, l'habitude qui l'appellent... Pour
l'âme artiste, le mot ne fait que rendre imparfaitement
l'impression ressentie ; pour moi il la crée presque ;
je dis plus que je n'éprouve. » — Et ailleurs : « Réflé-
chissez sur votre bonheur, sur votre jeunesse, et vous
1 9^ pnâTBXTBS
n'en jouirez plus qu'en paroles. » — Enfin je veux
encore citer cette si clairvoyante phrase, qui désormais
prend un accent d'adieu : « Un caractère n'existe pas ;
il n'y a que de» sensations et des réactions ; les plus
fréquentes ne sont même pas les plus essentielles. —
Que reste-t-ilî> L«8 balbutiements de l'auteur, et la
bonne volonté du lecteur. »
Comprendre tout, ne rien sentir... De nouveau la
question se pose : qu'y a-t-il de mortel là-dedans ? —
Oh ! rien, peut-être — car enfin, des générations l'ont
prouvé : on peut bien vivre ainsi sans en mourir, sans
en trop souffrir même, surtout sans s'en douter. La
conscience d'un mal, plus que le mal lui-même, fait
le suicide, et l'on prend sans vertu son parti des souf-
{"rances très partagées. Mais le monde en tournant
change un peu ; une souffrance, cou.mune hier,
devient plus rare et solitaire, s'exagèr« par compa-
raison. Pour beaucoup l'intelligence a suffi ; si Léon
est mort, c'est donc qu'e//e commence à ne plus suffire.
Le suicide de Léon est important ; il y a peu de temps
encore on ne se serait pas tué pour cela... Hélas ! Léon
n'avait pas moins à dire que plusieurs autres d'aujour-
d'hui et qui vivent. — Léon fut plus consciencieux.
CAMILLE MAUGLAIR
L*Ennemîe des Rêves
Certes M. Mauclair est bien de la famille intclligento
des Léon ; mais une sorte de ferveur l'anime. Sa
pensée, pour n'être pas toujours très autochtone, est
véhémente : tout ce qu'il prend s'émeut en lui et se
réchauffe ; il fusionne passionnément. Bellement
soucieux de tout ce qu'il découvre, il consent de s'ins-
truire encore et se complète incessamment ; mais son
cerveau modeleur achève vite ; Mauclair ne se critique
pas, mais passe ; à la fois penseur et lyrique il semble
procéder par bonds.
Parfois quelque excellent article de revue nous fait
douter dans quels parages ne poussera- t-il point sa
pensée ; — réunis prochainement, je l'espère, en vo-
lume ces essais paraîtront peut-être la partie la
ï 98 PUÉTEXTES
îneilleiire de l'œuvre de M. I\Iauclair, et me seront oc-
casion de louer son esprit généralisateur.
J'avoue que M. Mauclair me plaît moins lorsqu'il
généralise ses propres sentiments, comme il fait dans
la préface de l'Ennemie des Rêves. — Ses sentiments,
il les prête à une génération tout entière. Par horreur
de l'égoïsme, croit-il, il ne dit jamais Je, mais Nous.
L'expérience, peut-être maladroite, qu'il fit de la vie,
il aime à la croire celle de tous ; c'est comme telle
qu'il la condamne. D'autres peut-être se seront pu
reconnaître dans le portrait qu'il fait de « Nous » ;
moi pas ; et qui j'y reconnais surtout, c'est M. Mau-
clair.
Habile aux avatars, il condamne ce qu'il était au
nom de ce qu'il est aujourd'hui ; sa nature généreuse
et crédule l'y pousse. Depuis la première Eleusis,
quel chemin parcouru ! Ses regards sur son m.oi
d'hier sont hostiles ; mais ses erreurs d'hier, il les
généralise et s'en échappe ; il les met au préseiit
d'autrui. 11 écrit : « Il leur faudrait apprendre d'abord
à ne plus tant s'analyser eux-mêmes... » ctc, ; ou
bien : « Le vice essentiel de l'éducation actuelle est
d'avoir trop habitué les jeunes hommes à s'occuper
constamment d'eux-mêmes, de ce qu'ils sentent. » Ne
QUELQUES LIVRES igg
pouvant reconnaître moi ni les miens dans ce portrait,
je préférerais lire : « Le vice essentiel de mon éduca-
tion était de m'avoir trop habitué à m'occuper cons-
tamment de moi-même. » — M. Mauclair continue :
« Ils ne sortent de cette étude que pour rêver à ce
qu'ils devraient ou pourraient éprouver encore... » Je
préférerais lire : « Je ne suis sorti d'Eleusis, causerie
sur la cité intérieure, que pour écrire Couronne de
Clarté. »
Au demeurant, peut-être l'extraordinaire malléabilité
de M. Camille Mauclair, en nuisant à l'affirmation de
sa propre personnalité indécise, lui a-t-elle permis
mieux de comprendre, d'adopter et de représenter une
génération anonyme. Ce que je lui reproche donc, ce
n'est pas de changer, non certes : c'est, prenant chaque
changement pour un état définitif, de renier son état de
la veille, sans songer que le présent sort du passé, et qu'il
dut, à ce qu'il était, d'être ce qu'il estaujourd'hui. Il peut
paraître beau de voir un fervent converti renier et
brûler l'idole de la veille, mais M. Mauclair est trop
intelligent pour avoir fini de changer ; il demeure
catéchumène, etsi cette ferveur crédule lui fait prendre
pour vérité chaque idée qu'il traverse, chaque route
qu'il suit pour chemin de Damas, son demain risque
200 PHÉTEXTBÏ
fort de renier son aujourd'hui, — comme son aujour-
d'hui, son hier.
Aujourd'hui, vive le féminisme 1 L* « Ennemie des
rêves», c'est la femme ; et M. Mauclair louera Marthe
d'avoir délivre Maxime Hersent de ses rêves ; aussi
bien les rêves du pauvre garçon tournaient-ils au cau-
chemar. Mais comme il n'a guère rien en lui que ses
« rêves », il y tient. — Maxime Hersent préférera-t-il
ses rêves à sa femme, sa femme à ses rêves i> incertitude,
drame et option, c'est ce que le livre raconte. La femmu
en veut aux rêves ; les rêves en veulent à la femme.
Maxime Hersent, qui craint d'être dépossédé, com-
mence par haïr la femme. « Marthe l'irritait par une
constante pesée de son regard amoureux. Il s'en devi-
nait suivi et s'en croyait harcelé. . . Il était appris par
cœur. » Plus loin, cette excellente remarque : « Et
comme il ne savait au juste ce qu'il désirait, ne se
donnant ni raison ni tort, il piétinait entre deux regrets.
En réaliié il était heureux. »
La figure de Marthe est assez belle et délicatement
tracée : « Elle n'avait pas eu de printemps et ne s'en
était pas aperçue. » — Mais pourquoi, dès qu'elle
parle, dit-elle : a Que faites-vous donc tous? Qu'cst-
il, votre art ? Un fétichisme de subtilité, un nœud
QUELQUES LIVRES 301
gordien fait de toutes les contorsions nerveuses d'une
époque hyslérisée. » — Pourquoi dit-il : « J'obéis à
la tradition éternelle des artistes, qui est de craindre la
femme... Oh! oui, vous, êtes dangereuses,... mais
malgré tout nous avons notre domaine, nous fermons
la porte derrière nous, nous sommes seuls, quand il
nous plaît, face à face, avec notre torture et notre
ivresse, humant dans la solitude le poison divin, la
plante d'oubli pour la chair vilement vautrée dans le
désir de l'éternelle Gircé, etc. » — Gela n'est pas na-
turel.
Les rêves de ce pauvre Hersent paraissent, à travers
ces déclamations, si médiocres, qu'on lui pardonne
mal d'y tenir. L'ennui c'est qu'aussi l'on pardonne
mal à la femme de tenir à Maxime Hersent... Et pour-
tant le problème existe et si M. Mauclair eût accepté
de n'y donner qu'une solution particulière, il nous
aurait plus vivement intéressés. Les problèmes psy-
chologiques ne comportent peut-être pas de solutions
générales, et la préoccupation de leur en donner une,
nuit à la peinture des caractères. — Si l'homme est
supérieur, la femme aura tort ; si l'homme est mé-
diocre, elle aura raison (le plus simple alors serrât de
le plaquer). Si tous les deux sont « supérieurs », ils au-
aoa pni^TEXTEs
ront tous les deux raison; avec beaucoup d'amour c'est
le paradis ; avec un peu moins d'amour c'est l'enfer ;
question de dosage. S'ils sont médiocres tous les deux,
— alors ce sont des discussions infinies, c'est le roman
de M. Mauclair. — Ne pas craindre de peindre un
héros médiocre, et le peindre sans ironie : preuve d'un
grand courage littéraire.
HENRI DE REGNIER
La Double Maîtresse
M. Henri de Régnier est aujourd'hui l'un des seuls
qui écrivenl ; il a l'amour et le souci de notre langue ;
français très exclusivement, il le prouve jusqu'en ses
défauts mêmes, si bien que, même de ceux-là, on peut
trouver à le louer. Et, certes, le dernier livre de M. de
Régnier ne m'empêchera pas de dire le grand cas que
je fais de son incontestable talent, l'admiration même
que parfois je lui porte, — mais, ayant à parler pour
la première fois ici de M. de Régnier, je regrette que
ce soit au sujet de la Double Maîtresse.
Non point que la Double Maîtresse ne soit, en son
genre et somme toute, réussi, — et peut-être ce livre
monlre-t-il d'aussi nombreuses qualités que nous pou-
v'wns Cidire et uttenJrc, — mais ces qualités extrin-
ao4 PUÉTEXÏES
sèques ne semblent cultivées et poussées qu'en vue
d'un effet plus connu ; nous regrettons alors des dé-
fauts plus charmants ; nous cherchons tristement en
vain ce que tant nous aimions dans HerluUe et les
délicates merveilles du Trèfle blanc, ce souci, cette
grâce morose, cette tenue un peu guindée mais digne
et donnant plus d'attrait encore au -ieu des sensations
ingénues.
Mais il importe de situer le livre dans l'œuvre, de
comprendre la personnalité de M. de Régnier tout
entière et d'admettre que l'auteur de Tel qu'en songe
soit aussi l'auteur de la Double Maîtresse. Aussi bien
saurais-je montrer que M. de Régnier seul pouvait
l'écrire, etque ce livre était en lui tout préparé. — « Je
ne sais trop, pour dire vrai, confesse-t-il dans sa pré-
face, d'où j'ai été conduit à écrire ce singulier roman,
ni par où il m'est venu à l'esprit. Ce qui est certain,
c'est qu'il y trouva presque à mon insu de quoi m'im-
poser son autorité et me contraindre à faire droit à ses
exigences. » — On peut donc aimer ou n'aimer point
ce livre, le critiquer ou le louer, l'admirer ou le déplo-
rer au contraire, mais pour s'en étonner, il faut
avoir mal compris tous les autres. Voilà pourquoi,
bien qu'ayant lu ia Double Maîtresse avec plus de
QUELQUES LIVKES
curiosité que d'intérêt, — d'abord parce que les anec-
dotes piquantes dont la suite immotivée fait le livre
sont plus curieuses qu'intéressantes, puis surtout
parce que j'estime qu'il était plus curieux qu'intéres-
sant que M. de Régnier l'écrivît — je n'en fus pas
autrement étonné.
Qui connaissait M. de Régnier n'ignorait pas qu'il
réservait en lui, avec particulière intelligence, un don,
sinon de psychologue, au sens plutôt l'ussc du mot, du
moins d'observateur à la manière française, et qu'il
collectionnait misanlliropiquement, comme La Bruyère
ses Caractères, tout ce que la mouvante nature hu-
maine pouvait lui présenter de bizarre, de fantasque,
de maniaque ou de disconvenu. L'elïct lui importait
plus que la cause ; chercher d'y remonter, n'était-ce
pas risquer de réduire une diversité qui par elle-même
amusait ; plus peintre que musicien, son esprit se refu-
sait toute synthèse ; par raison d'art sa connaissance
restait extérieure et pour cela très varice. — C'est ce don
qui dans la Double Maîtresse s'exagère avec minutie,
mais c'est à lui déjà que nous dûmes ce chef-d'œuvre
qu'est l'historiette des Petits Messieurs de J\èvres
el certaines pages de Monsieur d'Amercœur, la moins
bonne des œuvres de M. de Régnier, mais une des
206 PRÉTEXTES
plus significalives. La grâce d'une mythologie de
quinconces et la poudre du siècle dernier s'y mêlaient;
les petits dieux et les déesses luttaient encore, niarbie
ou chair, et cette lutte, qu'ils livraient bien un peu jo
pense en l'esprit même de l'auteur, faisait pre-rj!!.-
le sujet du livre ; et parfois le contact était exrjui.-. ù;
marbre ou de la chair fauncsque avec une costumei ie,
qui pourrait bien être historique, mais qui paraît
seulement surannée. Ici les culottes courtes et les
tabatières à vignette ont complètement chassé ce qui
restait encore de divin ; une licence polissonne rem -
place cette sorte de demi-chasteté qui peut-être devait
sa décence à ce qu'elle gardait d'irréel.
Le libertinage obstiné des romans du xvm" siècle
avait pour excuse, pour prétexte ou pour raison d'ôlro
les mœursdu temps qu'ils représentent (si tant est qu'il
n'ait pas contribué à les faire) ; je ne vois pas ce qu'il
« représente » ici. Ce livre est un amusement d'anleur
admirablement doué pour décrire. Le récit est trop
objectif, trop parfait pour qu'on soupçonne un seul
instant une satire ; le charme, ouïe brillant du moins,
en est si vif qu'il ferait presque naître des regrets pour
ces mœurs un peu disparues — regrets fâcheux je
pense, car il y eut à cettt! époque et dans tuu3 ces petits
QUELQUES LIVftES 20"^
romans pour la peindre, et clans ce livre enfin, habll.^
à la ressusciter, plus de goût que d'intelligence, plu.3
d'esprit que d'émotion, plus de débauche que de sen-
sualité profonde, de gourmandise que d'appétit réel.
— Cette époque, de grands et graves esprits la sau-
vèrent. Que resterait-il d'elle, sans eux ? On les accuse
d'avoir fait la Révolution ; mais c'était empêcher uno
dissolution. Dans ce roman galant^ rien ne l'empêche ;
que dis-je? tout y porte et tout la favorise ; le cynique
Lamparelli, cardinal romain, l'épicurien Hubertet,
abbé de France, vilainement ou délicatement y tra-
vaillent ; elle emplit le livre, l'émeut, en fait le prin-
cipal déhce , elle y est peinte avec beaucoup d'at-
tiait.
Que Nicolas de Galandot, à Pont-aux-Belles d'abord,
avec sa cousine Julie, puis à llomc, avec la belle et très
facile Olympia, se soit appris piteusement qu'il était
peu fait pour l'amour, c'est ce qui donne son titre au
livre, comme l'explique vers la fin cette phrase : « Qui
eût pensé que le pauvre gcTitilhomme servait, en une
double maîtresse, le fantôme d'un amour unique et
deux fois vain ? » — Mais l'histoire de Galandot ne
tient que la moitié du volume ; celle de M. de Porte-
bize s'y mêle de la façon la plus inattendue, — ou
14
2o8
PRETEXTES
plutôt ne s'y mêle pas, mais la coupe ; et les deux
histoires, qui se passent à quelque cinquante ans de
distance, alternent; les chapitres II et IV sont consa-
crés à Nicolas de Galandot ; les chapitres ï, III et V à
François de Porkîbize, son neveu et son héritier. Lo
neveu n'a pas connu l'oncle, et c'est pourquoi l'on
nous raconte son histoire ; mais comme il n'apprend
l'existence de son oncle qu'en apprenant aussi sa mort,
au:-un rapprochement n'est possible ; les deux his-
toires ne se rejoignent pas. Un seul des personnages
passe de l'une à l'autre ; c'est l'abbé Hubertet qui,
vers 1780, s'occupait de l'éducation du petit Nicolas,
tout en mangeant les savoureuses poires de madame
de Galandot ; François de Portebize plus tard le re-
trouve à Paris, où il élève, pour les ballets de l'Opéra
et pour les plaisirs de François, la jeune et charmante
Fanchon. Et sinon, dune histoire à l'autre, à peine
un rappel, un écho, comme une très lointaine réson-
nance; et gêne et plaisir Ma fois naissent de cette jux-
taposition si spécieusement déHcate. — J'oubliais l'urne
de bronze vert que Galandot d'abord envoie de Rome
à son vieux maître ; Hubertet mort, Portebize l'hérilc ;
dans sa fraîche Folie de Feuilly, les colombes de Fan-
chon s'y posent : « On entendait sur le métal le grin-
cernent des pattes écailleuses ou le frolteinent du bec
de corne. Puis l'oiseau s'envolait, et le vase seul res-
tait debout. »
Je ne raconte point ce livre ; ce serait tâche trop
ardue. Les petits événements qui s'y suivent sont
presque d'égale importance ; le récit en est si bien
fait qu'on n'en pourrait rien supprimer. L'amusement
que j'y pris fut vif, mais successif ; chaque perle de co
collier me plut parce qu'elle fut charmante déforme
ou brillante, mais je n'en pus saisir fortement le lien ;
c'était plutôt de l'une à l'autre la fine attache d'uno
convenance esthétique, qu'une intime nécessitation ;
de sorte que, le livre lu, je n'en aurais pu rien retenir
qu'un miroitement de parure, si chaque figure d'ac-
teur et chaque événement du récit n'était décrit de
manière si vive, qu'il imposât sa vision précise à l'es-
prit. C'est le pauvre M. de Galandot, qui promène
au soleil de Rome son impuissance résignée ; c'est
Julie de Mausseuil que corrompt le vieux Portebizc ;
c'est le ménage du Fresnay, c'est... le roman ne se
raconte pas, il s'énumèrc... C'est le vieux Galandot,
le père, qu'on ne fait qu'entrevoir mais dont il nous
est dit qu « il n'avait guère de goût que pour le jeu,
a 10 PRETEXTES
moins ceux de cartes que tels autres, non les échecs
'3>ar exemple dont la difficulté le fatiguait vite, mais
Iss jonchets qui le divertissaient infiniment. De sa
belle main sortant des dentelles de la manchette, il
débrouillait renchevêtrement capricieux des petites
ligures taillées dans l'os ou l'ivoire et mettait à celle
tactique une patience et une dextérité remarquables. »
Et si je cite cette phrase charmante c'est que l'in-
trigue même du livre aux délicates figures m'apparaît,
patiemment et dextrement débrouillée, comme le jeu
de jonchets de l'auteur.
Yoilà donc ce singulier livre, à la fois déplorable et
plaisant. Que si celui qui vient de lire ces lignes hésite
et doute si je l'aime ou non, c'est bien que je doute
moi-même. — Sur un de ses tout premiers livres,
M. de Régnier a mis en épigraphe cette parole des
Goncourt : « On n'écrit pas les livres qu'on veut. »
Quand je me souviens bien de ce mot, j'ose aimer la
Double Maîtresse {1).
l'j) V. p. a44.
Vf
D^ J. G. MARDRUS
Le Livre des Milie Nuits et une Nuit, tome IV,
traduction liltéryle et complète du te:ite arabe.
On peut aimer ou ne comprendre point la Bible,
aimer ou ne comprendre point les Mille Nuils et une
Nuit, mais, s'il vous plaît, je partagerai la foule des
pensants en deux classes, à cause de deux formes in-
conciliables d'esprit : ceux qui devant ces deux livres
s'émeuvent ; ceux devant qui ces livres restent et
resteront fermés. Faut-il les plaindre ? non ; sans
doute qu'ils ont d'autres joies. Mais avec eux je ne
saurais bien m'entendre ; ce qui les intéresse surtout,
ne m'intéresse pas beaucoup, et, réciproquement,
quand ils m'écoutent c'est qu'ils se trompent ; je
commence un malentendu.
Par la yrùco de quelles conj<)nctures heureuses, le
VHETEXTE!*
D"" Mardrus, à la fois oriental et roumi, arabisant
d'enfance et sur lettré français, se trouve-t-il, avec
les droits d'unique héritier légitime, naître pour
nous montrer cette littérature admirable ; moi naître
juste à temps pour l'écouter et pour le lire... c'est ce
dont je ne me lasserai point de nous féliciter tous
deu\.
Dans les Mille Nuits et une ISkiit, comme dans la
Bible, un monde, un peuple entier s'expose et se révèle;
le récit n'a plus rien de personnellement littéraire, et
seules les parties lyriques sont pour nous dire qu'un
homme était là, qui chantait. Le récit est de la voix
même dupeuple ; c'est son livre, et c'est tousses livres,
sa littérature, sa Somme ; il n'a produit rien d'autre
que cela. — Que m'importe dès lors que le conte ici
parfois traîne, qu'une souplesse manque à ce contour,
que parfois tel sanglot soit trop bref ; que tel rire
paraisse un peu rauque ; il ne s'agit plus de la Grèce
et de sa souriante eurythmie, de Rome et de sévérité
latine ; c'est une autre race qui parle ; il faut la
prendre telle, ou ne pas l'écouter du tout ; on lit ce
livre comme on voyage ; partons-nous, que ce soil
sans bagages ; il faut n'emporter rien, oublier tout ;
ici comme à Baghdad l'habit européen fait tache ; si
;i:.s LiYui:;s
l'on ne peut d'abord s'y vêtir à l'arabe, alors il faut
y entrer nu.
J'eus la chance d'entrer nu dans ce livre : je veux
dire que c'est, je crois, avec la Bible, le premier
livre que j'ai lu. Contes charmants ! Je racontais
ailleurs l'enchantement de ma première enfance...
Pourtant qu'en connaissais-je ! que ce qu'une pre-
mière traduction, apprêtée à l'excès, réformée, voulait
bien m'en laisser connaître. Heureusement I car cette
traduction de Galiand devait laisser à celle de Mardrus
sa fleur, toute son authentique saveur et comme sa
virginité. Je retrouve à la lire aujourd'hui une surprise
aussi parfaite et tout mon enfantin plaisir.
D'abord j'entrai nu dans ce livre ; à présent je m'y
vêts à l'arabe. J'oublie passé, futur, lois, religion,
morale et littérature, et contrainte ; j'emplis de moi
la minute présente, et, comme je fais en voyage, j'ai
soin surtout de ne pas me faire remarquer, — pour
ne plus trop me remarquer moi-même. Au bout de
peu de temps je m'aperçois que c'est sans peine ; ja
n'ai pour ressembler à tout, ici, qu'à me laisser aller
k moi-même, jusqu'à redevenir naturel. Non point que
je me découvre des goûts très particulièrement arabes»
mais bien parce que les us de chacun sont ici tràft
3l4 PRÉTEXTES
généralement et naturellement humains. Ici, — non
plus comme en la Bible, — aucune menace divine n'y
contrefait l'homme à plaisir. Ici l'instinct seul, char-
mant ou vil, propose ce qu'Allah favorise ou non.
— Un seul récit, dans ces quatre volumes, un
court récit de quatre pages, qui semble de tradition
différente et comme une importation, donne un
exemple d'abstinence : Un berger très pieux, dans
une Thébaïde, est tenté. Allah, pour l'éprouver,
permet que le visite une riante adolescente « qui pou-
vait bien passer aussi pour un adolescent ». La grotte
en est du coup parfumée, et le berger sent « sa vieille
chair frissonner », mais résiste ; l'adolescente insiste;
le berger résiste toujours, puis enfin se retourne « en-
tièrement du coté du mur », c'est-à-dire, je pense, du
coté de Dieu, — de sorte que l'adolescente presque
à bout de cliarmes s'écrie : « saint berger I bois le
lait de tes brebis ; et habille-loi de leur laine, et prie
Ion Seigneur dans la solitude et dans la paix de ton
cœur ! » — puis disparaît. Et le vieux Sultan Schahriar,
que cetle morale imprévue déconcerte, s'écrie, un
instant alarmé : « En véi'ité, Schahrazade, l'exemple
du berger me donne à réfléchir 1 Et je ne sais s'il
RC vaudrait pas mieux pour moi me retirer aussi dons
QUELQUES LIVRES 3x5
une grotte... » Heureusement que bien vite il ajoute:
« Mais je veux d'abord entendre la suite de rHistoire
des Animaux et des Oiseaux !» — de sorle que lo
cours un instant troublé du récit continue et que
Schabriar, à la nuit suivante, peut dire : «
Schabrazade, tes paroles ne font que me confumcr
dans le retour vers des pcnsers moins faroucbes. »
— Scbahriar, sultan luxurieux, que vous avez raison
d'écouter plus longtemps les histoires I quel mauvais
saint vous eussiez fait !
Aussi bien les « paroles des animauii et des
oiseaux » sont cbarmantes.
— « Mais que peuvent bien dire les animaux et
les oiseaux ? questionnait d'abord Scbahriar ; dans
quelle langue parlent-ils ? — En prose et en vers,
dans le pur arabe », répond Schabrazade aussitôt. Et
quand les animaux ont parlé :
« Que leurs propos sont admirables I ne peut se
retenir de crier Scbahriar, — et que ces animaux sont
bien doués ! » — Pourtant le paon et la paonne, l'oie,
le chameau, le cheval, l'âne ont parlé si naturellement
que l'on ne peut imaginer pour eux d'autres paroles,
et que ces seyantes paroles on ne peut les prêter qu'à
eux.
ai6 PREÏEXXliS
Entre tous leurs propos, ceux de l'âne sont re-
marquables. Il conte ce qu'a fait de lui l'homme ; il
se plaint :
« Sache, en effet, dit-il au jeune lion, — sache que
je lui sers de monture ! » puis il décrit au lion chaque
pièce de son pauvre harnachement. « Et c'est alors,
ajoutc-t-ii, que lui me monte, et que, pour me faire
aller plus vite que je ne peux, il me pique le cou et le
derrière avec un aiguillon. Et si, fourbu, je fais mine
d'aller moins vite, il me lance d'effroyables malédic-
tions et des jurons qui me font frissonner, tout âne
que je suis, car devant tout le monde il m'appelle :
« E... ! f... de p... I f... d'e... 1 le c... de t. s... î
coureur de femmes 1 ! » — M. Mardrus écrit les mots
en toutes lettres. On le lui reprocha. C'est absurde. —
On lui dit (ce fut spécieux) que ces mots, si gros dans
notre langue polie, n'ont plus là-bas même valeur ;
qu'ils sont d'usage si courant que personne ne s'en
étonne (et le peu que je sais d'arabe me permit de les
reconnaître, en effet, sur les lèvres de petits et purs
enfants) ; qu'il s'agit pour le traducteur de trouver des
équivalents; qu'il fallait traduire par exemple :f...
de p... par: « bouffi! » et :1e c... de t. s... par:
u chameau 1 >> C'est absurde ! Car l'âne alors se serait-
QUELQUES LIVRES 2I7
il scandalisé ? Tant pis pour eux si les critiques sont
des ânes.
D'après eux il aurait fallu, sous prétexte qu'un
vocable « courait » , enlever à la langue arabe toute sa
spéciale saveur. Il est certain que chaque langue est
farcie de métaphores si « courantes » qu'on n'en peut
rattraper le premier sens ; l'image sous le mot se
recule, s'éteint enfin complètement ; le costume élégant
et rare devient habit de chaque jour. C'est pourquoi
bien des phrases ici, qui nous paraissent de goût puis-
sant ou de grâce plaisante, ne sont plus que banales
formules là-bas. — Si Mardrus, comme on s'en est
plaint, redonne à chaque locution sa complète valeur,
son relief, faut-il l'en blâmer ? Certes pas 1 S'il tradui-
sait l'œuvre d'un homme, il pourrait avoir tort parfois,
et prêter à l'autpur, ce faisant, trop d'intentions et de
sens ; — mais ici l'œuvre est anonyme ; encore un
coup c'est un peuple qui parle ; sa langue il l'a lui
seul formée : en redonnant à chaque mot» sa valeur
complète et native, le D"^ Mardrus à la fois nous permet
d'entrer mieux dans la pensée môme du peuple, dans
sa pensée en formation, — et fait œuvre de bon écri-
vain.,
(<■ A un monde faire connaître un autre monde »,
2l8 PRÉiEXTES
telle est sa légitime prétention. C'est là ce qu'il
promet et que nous désirons. Par des équivalents,
fussent-ils très exacts, qu'eùt-il montré de tout cela?
Tout au plus eussions-nous pu juger, lisant ces contes
en une telle adaptation, de leur « vraie valeur litté-
raire )) ; précisément ils n'en ont point ; ou du moins
ce n'est pas par là qu'ils importent.
Et voilà comment et pourquoi le D' Mardrus, d'un
texte arabe parfois de langue très banale et lâchée,
-nous donne une version sans cesse prestigieuse.
J'aurais à dire, de ce dernier volume et des trois
autres, des choses en grand nombre encore, — mais
douze volumes doivent suivre et je voudrais me
réserver, craignant d'avoir à louer plus que je ne
saurai de louanges.
Le livre des Mille Nuits et Une Nuit, lomo VI. Tra-
duction littérale et coiupièle du texte arabe, par le Dr J-G.
Maudkls.
Cinq volumes ont déjà paru. Aujourd'hui voici le
sixième et nous gardons, comme nous garderons
encore pour les dix autres, un étonncment non lassé.
Ici, pour la première fois, nous voyons apparaître
QUKLQUES tIVRES Sig
enfin la figure d'Abou-Nowas, de cet extraordinaire
poète, ivrogne, pédéraste, libertin, demi-fou de Haroun
Al-Rachid, aussi connu par ses bons mots, ses facéties,
que par ses vers — dont, aux échoppes des libraires,
pour deux sous, les petits enfants de Tunis achètent
la scabreuse et populaire histoire, comme les petits
enfants sages, ici, celle de Duguesclin ou Bayard. C'est
Abou-Nowas qui disait, comme Haroun Al-Rachid lui
demandait, à lui qui la pratiquait si bien, do parler
un peu de l'ivresse :
— « Sire, comment le ferais-je : mon ivresse, je ne
la peux point voir ; et quanta celle des autres comment
la connaîtrais-je ? — Sur la natte de la taverne, je suis
toujours le premier ivre et le dernier. » Mais l'aven-
ture qu'aujourd'hui rapporte de lui la sultane ne satis-
fait pas Schahriar : c'est, je crois, la première nuit
qu'il se fâche, et, tandis que la petite Doniazade
enfonce son visage dans le tapis pour tâcher d"y
étouffer son rire, le roi s'écrie : « Je n'aime pas du tout
cet Abou-Nowas-là ! Si tu tiens absolument à avoir la
tête coupée sur l'heure, tu n'as qu'à continuer le récit
de ses aventures. Sinon, et pour achever de nous faire
passer cette nuit, hâte-toi de me raconter une histoire
de voyages ; car depuis le jour où, avec mon frère
3 20 t>RETEtTES
Scbahzarnân, voi do Samarkand Al-Ajam, j'ai entre-
pris une excursion aux pays lointains, à la suile de
l'aventure avec ma femme maudite, dont j'ai fait
couper la tête, j'ai pris goût à tout ce qui a rapport aux
voyages instructifs. » Suit le célèbre récit de Sindbad
le Marin.
D'autres discuteront, diront si ce conte est d'une
tradition différente. Dans une brève et mordante
réponse à quelques impertinents chamailleurs, le
docteur Mardrus nous annonce qu'il « se réserve, une
fois tout son ouvrage publié, de faire paraître une vue
d'ensemble sur les Mille Nuits et Une Nuit, en un
volume pesant, documenté et suffisamment indigeste
pour faire le bonheur des vénérables savants ». C'est
nous engager sagement à prendre d'ici là un plaisir
purement artistique. Faisons ainsi. Nous ergoterons
après.
Aussi bien, de toutes celles des Nuits, la figure
vieillie de Sindbad est-elle une des plus admirables.
Nulle obscénité dans ce récit ; cela change. C'est donc
celui qui nous surprend le moins dans sa traduction
nouvelle ; mais c'est aussi celui, je crois, dont cette
nouvelle traduction fait le plus négliger toutes ies tra-
duction précédentes. Je veux dire que, dans (quelques
QUELQUES tlVRES 221
récits d'intrigue plus amoureuse et plaintive, certaine
grâceatténuée que, facticement, laissait traîner Gallancl,
pouvait y plaire. Ici plus rien de doux, de languissant
n'était possible : le récit de Mardrus se superpose point
par point au récit de Galland, le remplace absolument,
le supprime.
Je ne peux raconter à neuf ces aventures que chacun
connaissait déjà, que les lecteurs de cette revue (i) ont
eu le plaisir do goûter avec toute leur saveur nouvelle,
ici môme. Cette saveur persiste dans l'esprit, l'embrume
et l'engourdit comme fait la vapeur subtile et capi-
teuse de certains aromates d'Orient. Que nous sommes
loin de la Grèce ! ici même où, par l'Odyssée, nous en
pourrions le plus approcher. Mais Sindbad, itoXutXsç
comme Ulysse, n'a pour l'attendre aucune Ithaque,
aucune femme, aucun (ils, aucun chien. Ce ne sont
pas non plus les sentiments qui le gênent. Nul être
plus libre, plus détaché de tout, plus flottant. Même
il n'a, semble-il, d'autre « figure » que celle que ces
aventures vont lui faire ; il paraîtrait sans caractère
aucun, n'était cette passion unique qui précisément le
précipite à l'aventure : une inlassable curiosité. —
(i) Le conte de Sindbad avait paru, ainsi que cet article,
dans la Revue Blanche,
225 PRÉTEITB8
Cette passion tient, non seulement dans l'histoire de
Sindbad, mais dans tous ces récits arabes, tant de place
qu'il semble, par comparaison, qu'elle n'en tienne
aucune dans notre littérature, dans nos mythes, ou
dans nos récits populaires. La curiosité de Pandore,
celle d'Eve, celle de Psyché est de nature si diiïé-
rente ! Combien elle est... occidentale — il y aurait
beaucoup à dire là-dessus. Orientale serait celle de
l'épouse de Barbe-Bleue, celle de la Marienkind des
contes populaires allemands, mais combien pâle elle
apparaît, et tremblante, et doutant de soi, auprès de
celle de Sindbad, des trois saâlik, de Kamaralzamân.
Remarquons d'ailleurs que, dans la tradition de
l'occident, la curiosité est réservée aux femmes, et que
les hommes n'y ont pas droit. C'est qu'ici la curiosité
est faiblesse. Elle est toute audace là-bas. C'est une
sorte d'avidité de l'esprit et des sens qui détériore le
goût du présent au profit de la plus chanceuse aven-
ture ; c'est un désir de risque qui devient d'autant plus
aigu que le confort où l'on vit est plus grand. Sindbad
possède de nombreux biens ; il les dissipe plus vite
encore qu'il ne s'en lasse ; il semble ne goûter dans le
luxe et dans l'abondance qu'un sentiment de satiété,
d'ennui, qui précisément le dispose à partir. Ses aven-
QUELQUES LIVRES 223
tures, sept fois, sont cruelles ; sept fois il se repeni
d'être parti ; chaque fois que s'offre à lui une façon de
mourir nouvelle, celle qu'il venait d'éviter lui paraît
aussitôt maintes fois préférable ; n'importe ! rien ne
peut le lasser, quand il possède, de risquer, quand il
n'a rien, de conquérir. Rien du guerrier d'ailleurs ; il
reste commerçant dans l'âme ; pas plutôt échappé à la
mort, il trafique ; son courage est tout négatif ; c'est
une résistance simplement ; il se défend très bien et
s'obstine à ne pas mourir avec grande ingéniosité.
« Mon premier mouvement, dira-t-il après une nouvelle
épreuve, fut d'aller me jeter à la mer pour en finir avec
une vie misérable et pleine d'alarmes plus terribles les
unes que les autres ; mais je m'arrêtai en route, car
mon âme n'y consentit pas, étant donné que l'âme est
une chose précieuse ; et même elle me suggéra une
idée à laquelle je dus mon salut. »
De sorte que sans cesse les deux états se succèdent ;
de sorte qu'il dira tantôt : « Dans la délicieuse vie que
je menais depuis mon retour de voyage, au milieu des
richesses et de l'épanouissement, je finis par perdre
complètement le souvenir des maux éprouvés et des
danger courus, et par m'ennuyer de l'oisiveté mono-
tone de mon existence à Baghdad. «^ — Et tantôt, au
15
2 24 PRÉTEXTES
milieu des tribulations : « Tu mérites bien ton sort,
Sindbad à l'âme insatiable !... Qu'avais-tu donc be-
soin, misérable, de voyager encore, alors qu'à Bagh-
dad tu vivais dans les délices ?... Que manquait-il à
ton bonheur... » Il y manquait précisément d'être
risqué...
J'eusse voulu parler aussi de l'autre Sindbad, du
« terrien », qui dans Galland s'appelle Hindbad, du
portefaix, de l'écouteur des récits merveilleux que le
marin Sindbad lui fait, pour lui montrer (avec quelle
prudence amusée!) qu'il n'a pas à lui envier ses ri-
chesses, car elles sont le fruit d'extraordinaires la-
ideurs ; mais ces labeurs sont si surprenants, inouïs,
ils sont contés si joliment, qu'on se prend à les en-
vier plus encore queles richesses. — J'eusse voulu rap-
]irocher la figure du pauvre Sindbad de celle du por-
ieur des premiers contes, de celle du dormeur
éveillé et de celles de plusieurs autres — pour parler
(iu sentiment des classes sociales particulier à tous ces
contes, delà pcnétrabilité (si j'ose ainsi parler) de ces
classes, de l'amour de ce que Nietzsche appellera : les
(( mauvaises fréquentations »... Mais j'attends que de
nouveaux volume* aient paru.
SMNT-GEORGES DE BOUHÉLIEK
La Route Noire.
L'orgueil des grands m'offusque moins que ne m'ir-
rite la sottise de celui qui le leur reproche. On vou-
drait, semble-t-il, qu'ils s'ignorent, ou qu'ils feignent
de s'ignorer. L'étonnement que cause leur génie, on
ne veut pas qu'ils le partagent ; on leur sait gré pour-
tant d'admettre que le génie procède du Divin, etc.
Leur attitude est difficile. — A ceux à qui leur orgueil
ne plaît point, j'aime redire le mot de GcetUe : « Il
n'y a que les gueux pour être modestes. » — Hélas !
pourquoi n'y a-t-il pas que les gens de génie pour
être orgueilleux ?
Lorsque M. de Boubélier naissant voulut bien
annoncera la France qu'il allait faire une renaissance
PnETEXTE»
littéraire, je me suis immodérément réjoui. Ses pre-
miers écrits étaient beaux, sonores, pleins de sublime
vague et de précis orgueil. L'abondante négligence de
presque tous les écrivains d'aujourd'hui me fit appré-
cier d'autant plus, chez un si jeune, une phrase tou-
jours formée, souvent plus mûre que la pensée, mais
véhémente, de charme grave et de nombreuse eu-
rythmie. — M. deBouhélier s'avança comme un dieu.
Tous ceux qui l'approchaient devenaient aussitôt ses
disciples.il parlait peu, mais semblait écrire à voix
haute ; on n'attendait de lui rien que de déclamé. Le
vent qu'il respirait s'enflait autour de lui de promesses.
Romans, drames, poèmes... on attendait. Il annonçait
toujours. — On attendait.
Et la Route Noire a paru... Je voudrais parler dou-
cement de ce livre. — J'eusse eu réel plaisir à le
louer, et déjà ma louange était prête. . . mais, hélas ! je
voulus d'abord lire le livre, et, vite, dus me rendre à
cette pénible évidence : M. de Bouhélier ne sait plus le
français.
Je dis : plus — car, chose bizarre, en ses premiers
écrits, rien de bien alarmant encore. On imputait plu-
tôt l'imprécision des épithètes, qui surtout pouvait
étonner, au vague de la vision, à l'imprécision des
QUELQUES LIVRES 327
idées. Procédé, me disais-je souvent ; au moins croyaîs-
je cela conscient et volontaire. La phrase n'était pas
châtiée, mais elle paraissait solide. Et peut-être un
disciple instruit avait-il pris le soin de revoir d'abord
les épreuves... toujours est-il que les quelques fautes,
noyées, pouvaient passer inaperçues. Là où désormais
l'on s'écrie : quelle ignorance ! on pouvait dire encore :
quelle hardiesse ! — et tant qu'il n'avait pas écrit :
« des épices secs » (p. 72), on pouvait prendre les
« branches rubicondes» (p. 270) pour une audace,
les « plumages coloriés » (p. 278) pour une négli-
gence.
Mais tout cela s'additionne, s'aggrave, encourage
notre blâme naissant. La faute d'orthographe promet
la faute de syntaxe, qui promet à son tour bien pis.
Fautes de relation, de coordination, de rapport... M.
de Bouhélier tient ses promesses, et l'illogisme de cet
esprit devient flagrant.
Il écrit : « J'en ai vues » (p. 5o), a J'en ai eues »
(p. 167J, « Ne te récries pas » (p. 176), « Ne vas pas
croire » (p. [180), et, par contre, « suppose- tu
que... » (p. 187).
J'avais passé légèrement sur « Si j'eus nié les talents
de ce poète » dans l'Hiver en méditation, et sur « ces
2 25 IfRliTEXTBS
incditations ne seront pas sans quelque prix si de
jeuuea auteurs lui en trouvent assez » (p. 272) ; mais
dans la Roule Noire je retrouve : « Quand je débouchai
près du quai, leur couleur, leur tohu-bohu me sai-
sirent fort » (p. 265). Il n'y a pas là simple erreur,
iuadvertence ou négligence ; il y a illogisme, vague,
incoordination des sensations, des sentiments et des
pensées. Celui qui fait dire à une femme : a 11 n'en
est pas un seul qui m'ait compris » (p. io6) est aussi
bien celui qui écrira : « Aucun des quolibets ne parvint
jusqu'à lui. Les écailles de poisson pourri, les fruits en
décomposition, les bouts de paille et de fumier que lui
jetaient les boutiquières, rien ne réussit à l'atteindre a
(p. i58). — Le même indiscernement, le même illo-
gisme lui feront dire : « Quel mal faisait ce perroquet?
En revanche, il mettait partout la gaîté » (p. 229). Et,
quand sa maîtresse l'abandonne : « J'aurais pu la croire
en promenade. Je n'en eus pas même l'idée. Je ne
sais quel pressentiment m'avertissait du contraire »
(p. 267). Faut-il citer encore ? « Rien ne m'avait ému
hors de moi-même » (p. 180). « Le scorbut, la
fièvre, les luttes ne les avaient pas épargnés les uns les
antres n (p. ai6).0 notre belle langue I école de
pensée... M. deBouhélier ne sait pas le français.
QUELQUES LIVRES 2 2;
L'ignorance des mois reilèle l'incoiiniiissaiice de
objets. « H y a ainsi bien des mots, avoue-t-il, doiil ia
fonne, le volume, le taux, la densité ne nous sont
aucunement connus, quoique nous les utilisions à tout
propos « (p. 200). Tel le mot « conjoncture » qaii
emploie à trois reprises dans le sens « d'événement» ;
le mot (( dilection » (pour « délectation », je suppose) :
« Te presser sur mon cœur n'en est pas moins une
profonde dilection » (p. i8o). a Je goûtais moins de
dilection à voir Lénore, que... » (p. 85). Déjà dans
l'Hiver en Méditation il écrivait : « L'insufflation des
dieux l'inspire », et nous n'y prêtions pas grande
attention, — « des précipices, par interstices, dé-
coupent d'épaisses grottes grondantes de glaciers », et
nous passions, — mais à présent, de plus belle, il
écrit : « Puis il se produisit soudain une circonstance »
(p. 23 1) ; sur les quais de Paris il entend « des
tonnes bombées qui sonnaient en heurtant la pierre
des eslacades » (p. 266). « Elle entrait dans une
sombre extase quand je lui disais que nulle femme
n'était plus belle, que son souvenir resterait intact...
que je lui garderais son contour » (p. 2 25).
— « Si j'insiste sur ces choses (dit-il, et dis -je avec
lui), c'est qu'elles ont une grande importance à mon
a3o
PUETEXTES
avis, — Nous ne nous comprenons si peu les uns les
autres que parce que nous utilisons une infinité
d'adjectifs, de verbes, de conjonctions, de noms
propres et communs, dont nous n'avons pu établir la
vraie valeur » (p. 200). A-Ussi écrira-t-il sans gêne : «Je
gardais mon air restreint » ; « l'air était strict et mat ;
« son teint était rouge et compact » ; « ces lieux autre-
fois si placides étaient pétulants et commerciaux »
(p. 265 ) ; « ma course a été frénétique et mouve-
mentée » (p. ibid. ). — Une femme reste-t-elle assise
pendant qu'on lui raconte un voyage, elle dira : « De
cette manière je m'intruisis en restant stable » (p. 216).
On lui parlera de « sites polaires ou antarctiques »
(p. 226). « Au Midi ou dans les régions de l'Antarc-
tique, elle avance » (p. 226) ; etc., etc.
— Vous cherchez les puces du lion.
— Non, monsieur 1 je cherche un lion sous des puces.
Assez longtemps je crus au lion ; — j'ai besoin de
croire aux grands hommes. Je me réjouissais d'abord
de voir M. de Bouhélier tomber le naturalisme, —
écrire : « Comme l'on était au printemps les arbres
pliaient sous le poids des poires (i). » Nous n'avions
(i) Je m'excuse de citer dd mémoire et peut-être Imparfaite-
ment celte phrase.
QUELQUES LIVRES 33 I
pas de répugnance foncière à voir Edmond, son héros,
sortant dans les premiers jours de printemps, être ému
par « l'incarnat d'une pomme ou d'un coquelicot »
(p. lib). Nous nous plaisions à imaginer, avec l'auteur,
des marchandes ambulantes promenant au mois de
juillet « des pommes d'api» (p, i3i) et desu bananes »
(p. 195) ; je ne m'irritais pas non plus de voir sur les
quais du u porl » de Paris « les steamers charger du
charbon » ou décharger « les toiles précieuses des co-
lonies, le minerai et les houilles brillantes, les graines
rapportées des tropiques, les pâtes curatives el utiles,
etc., etc. (p. 226), — j'ai bien écrit fe Voyage d'U-
rien ; — enfin je suis trop convaincu de la fausseté des
théories naturalistes pour ne pas lire avec joie telle
description à la manière épique : « Des voitures char-
gées de bananes, de tomates, de noix de coco encom-
braient la voie populaire et rocailleuse. (Nous sommes
à Paris au mois de juillet.) Autour bavardaient des
commères au teint de pourpre... de figure encarminée
et écaillée. En piétinant elles écrasaient des céréales.
Elles broyaient des fraises sous leurs pas sur le trot-
toir... Des melons tombaient dans des sacs. Des bonds
de noix et d'abricots produisaient un sonore grondement
sur le pavé. On entendait rouler des poires noires et
u'ii pRÉTExrtâ
Mj)a({ue.s » (p, 196). — Mais quand j'entends piirler
d'un « cliardonneretvert », appeler un perroquet « l'oi-
seau aubec rouf^e k (p. 10), je proteste et ne sens plus
qu'une chose : l'auteur n'a jamais rien savoir, rien
regardé que son génie.
Cependant M. do Bouhélier ose écrire, dans la
Revue naluriste de décembre dernier :
Apprendre la chimie, la physique, l'astronomie, l'al-
gt'hre, l'hyiirau!i(|ue, la nicclecine et la géologie, afin d'en
ajjplicjuer les lois à rcsthétic[ue, c'est bien, mais ce n'est
pas tout. Ne jamais cesser de s'instruire dans toutes les
matières possibles, étudier la dialectique... faire des
voyages, voir des contrées, accomplir le périple du monde,
aller sans cesse d'un pôle à l'autre, observer les mœurs
des contrées les plus lointaines, comparer les flores, les
parfums, les lumières et les aromates du sud au nord,
voilà quelques-uns des devoirs qui nous incombent (J'en
ai sauté).
Si nombreux qu'ils soient, ils ne sont pas tout...
En effet, monsieur de Bouhélier, il reste encore
celui d'apprendre le français.
Peut-être, après, sentant vous-même le vide affreux
de votre pompeux pathétique, rougirez-vous d'écrire
des dialog^ues comme celui-ci :
QUELQUES LIVHES a33
" Mes récits l'ennuient ? — Pas du tout. — Tu parais
fAché 1 — Je n'ai rien. — Allons donc, Krlmond. — Je
l'assure. — T'ai-je fait du chagrin ? — Toi ! aucun. —
De quel ton furieux tu me dis cela ! -- Ce n'est pas ma
faute. — ïu es las peut-être ? [ Ils ont passé la nuit en-
semLle.] — Qu'ai-je donc fait pour l'être? — Oh 1 oh !
iu veux rire... » — w Pourquoi te tnontres-tu si cruel ?
Et toi, pour(]uoi cs~tu si fausse ? — ïu me mets au déses-
])oir ! — Moi j'y suis depuis longtemps. — Ne te
souviens-tu plus de rien ? ^ — Souhaite plutôt que
j'oublie tout. — En quoi t'ai-je déplu ? — En vouhmt
me plaire. — Comme Su es changé ! Tu me liais. — Que
veux tu PTout cjiRse et tout lasse. — Tu dois bien soiif
IVir pour dire de pnroiiles choses I — Mais non, je t'assure.
— Que tu es inéciiant ! — Je pourrais l'être bien davantage.
• — ■ Oh î Edmond, quel mal lu me fais I etc. » (p. 79) (i).
Peut-cire rirez-vous vous même do ces plirases
saugrenues contre lesquelles on butte à chaque [).is,
dans ce volume : u Juliclle est douce, disait Li':. . -
De la voir entre une branche de rose et une lu *■
(i) Que le lecteur me pardonne une si longue citation ; jf lU'
l'eusse point faite si je ne lisais à l'instant dan» la Hnvne de \'
de Bouhélier que nous ne saurions trouver dans ■■ VVerlIic'
Adolphe ou les Confessions d'un enfant du siècle... un»- i'i. '-
d'un goût plus àcrc et plus pcnélrjrit. » Plus loiii le ii
disciple comparera cela à du Doïloïevsk^.
a 54 PRÉTEXTES
cuite (1), je me sens toute réconfortée aa-dedans de
moi » (p. 247).
— Mais que me font, direz-vous, ces erreurs si le
livre lui-même est bon? — Mais, monsieur, comment
voulez-vous que cela soit ? L'auteur n'a pas changé,
pour penser ce livre et pour écrire ces phrases. Le
livre, l'auteur et cela, c'est tout un. — J'y mets de
l'acharnement, direz-vous. — Oui certes ! le plus
possible; et je délends mo.n bien. Notre admirable
langue française, des gâcheurs sont en train de la déna-
turer et delà perdre : parfois, malgré mon espérance,
m'envahit une grande tristesse... je pense alors que
nous n'avons pas trop d'un Pierre Louys, d'un
Francis Jammes, d'un Régnier, d'un Marcel
Schwob (i), pour assurera chaque mot français « sa
forme, son volume, son taux, sa densité », comme dit
sans rougir notre auteur.
Mal rugi ! jeune lion Bouhélier, mal rugi ! —
Reprenez ; reprenez.
Peu de temps après cet article, M, de Bouhélier.
avec une grande courtoisie, voulut bien écrire sur ma
conférence : de l'influence en Liltéralure qui venait de
(i) Ecrit ea 1901.
QUELQUES LIVRES 235
paraître, quelques plirasos de grand éloge que, disait-il,
l'injuste violence de mon article ne savait lui faire
modifier. A cette occasion, me reprochant de n'avoir
point voulu reconnaître la beauté de son livre, il établis-
sait que la beauté de ce livre était telle que seuls quel-
ques griefs personnels pouvaient m'empécher de la voir.
Par la même occasion M. de Bouliélier me reprochait
mon « sourire », indice d'un a esprit léger ». Je redonne
ici la lettre que je lui répondis, telle qu'elle parut dans
V Ermitage d'Août 1 9OO.
LETTRE A M. SAINT-GEORGES DE BOUIIÉLTER
Je conviens, Monsieur, que vous avez pris le beau
rôle, et que je vous l'avais laisse. Plus que l'accent de
la critique, l'accent de la louange est délectable ;
que si mon modeste opuscule vous donne occasion de
le prendre, j'en suis heureux. Vous force/, mon remcr-
cîment ; je vous l'adresse sans gône aucune. — La
véhémence de mon article sur vous ne saurait, dites-
vous, influencer votre jugement sur mes œuvres, ni
vous faire trouver ma conférence moins excellente. Je
i:
236 mstextii
vous estime assez pour le croire. La gentillesse de voire
éloge, de même, ne saurait, hélas, rae faire trouver
La Route Noire moins mauvaise. — Vous me forcez
d'y revenir ; sachez bien que j'en suis désolé.
Vous posez que, pour n'aimer point un tel livre
il faut être ou aveugle, ou de mauvaise foi, et (car
vous m'octroyez de la finesse) vou« parlez donc de
griefs personnels. Je vous affirme qu'il n'en est point.
Tout me portait vers vous, au contraire ; et bien des
sentiments m'y porteraient encore ; mais deux choses
m'écartent, que je ne puis aimer, que je ne peux
souffrir — ou du moins souffrir réunies : — LasaJ'fi-
sance — qui, à peine passé vingt ans, vous fait écrire :
« J'ai longtemps cru que la douleur devait être exclue
de l'étude de l'art » (i) et Yignorance.
Vous prétendez donner cet exemple impossible d'un
grand artiste qui ne sache pas son métier.
Vous abîmez notre langue, Monsieur ; voiliÀ mon
« grief personnel ». Vous citez (dans une extraor-
dinaire phrase (2), que je relis encore avec un élonnc-
(i) Revue Nalunsle 'e JuHîet (Ettule sur Tloclin )
(3) Texliiellemeiit : « Tous les argunionts possibles tin^s ^'o
l'ûlimograpliie, de la botanique et de la grammaire, ne leroiit
jamais que Hugo, cbez qui fourmillent tant d'erreurs, que Saiiif-
QUELQUES LIVRES 287
ment grandissant ) — les hardiesses de Saint-Simon,
Hugo « chez qui fourmillent tant d'erreurs ». Je ne
reconnais pas les erreurs de Hugo — et, quand vous
écrivez, comme dans votre dernière revue (i) : « Le
grand perfectionnement que Rodin a apporté à la sta-
tuaire a été de substituer à l'étude de la dynamique
l'étude de la statique », je prétends que ce n'est pas
par « hardiesse » que vous dites strictement le con-
traire de ce que vous voulez dire — comme le montre
la fin de votre phrase : « Je veu\ dire par là, à la
science de l'équilibre stable, celle de l'équilibre
mobile. »
Parce que je souriais souvent (c'est le plus gros de
vos reproches) vous m'avez cru sans passion. Vous
vous trompez, Le rire n'empêche pas la haine, et ni le
sourire l'amour. — Mais je veux, ici, puisque mon
rire vous déplaît, cesser de rire et parler franc : —
C'est parce que j'aime mon art que je hais le journa-
lisme çjiii le détruit. Par le mot journalisme, j'entends
Simon, si hardi dans la construction expressive de toutes ses
j)hrases, sans que toutes sortes d'autres hommes ne soient des
poètes parfaits et des génies véritables. » Hevue Naturiste de
juillet, p. 38.
(i) Ibid. p. 5.
258 PRÉTEXTES
beaucoup, j'entends trop ; j'entends aussi le mal écrire,
quand il devient le fait d'un écrivain-né, tel que vous.
• — Au revoir. Monsieur ; j'attends les livres que vous
annoncez avec faste ; croyez bien que, s'ils sont
meilleurs, nul ne sera plus heureux de le reconnaître
que
Votre cordial serviteur
A.G.
iO août 1900.
SUPPLÉMENT
16
Des quelques notices bibliographiques parues en revue
de fin d'année dans V Ermitage de décembre 1901, je ne
redonne ici que celles concernant des auteurs dont il a été
question dans ce livre. Trop peu importantes par elles-
mêmes, elles ne valent que supplémentairement.
FRANCIS JAMMES
Almaïde d'Etremont
On ne lit pas le Francis Jamnnes ; on le respire ; on
le hume ; il pénètre en vous par les sens. Il rappelle
ces balsamines d'Espagne, de qui, non seulement la
fleur est parfumée, mais aussi la feuille et la tige ;
émotion, volonté, pensée, tout, en M. Jammes. n'est
que poésie et parfum. Clara d'Elléheuse sentait le buis
et la pervenche ; Almaïde est plus sauvagement et plus
voluptueusement embaumée. De ces deux petits livres,
je ne sais lequel je préfère et ne pourrais choisir entre
eux ; et l'on ne peut avec eux restreindre sa louange
ou limiter son blâme ; autant ne les aimer pas du
tout, que de ne les aimer qu'à demi. Sitôt que l'on veut
critiquer, on hésite : défauts ou qualités se fondent ;
il n'y a plus défaut ni qualité. Sitôt que l'on veut
louer, il faut louer tout Francis Jammes. Dès qu'on se
laisse aller à lui, il semble que lui seul soit puète.
SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER
La Tragédie du Nouveau Christ
J'estime M. de Bouhélier ; c'est pourquoi je vou-
drais qu'il me fût permis de ne parler point de sa nou-
velle tragédie ; évidemment elle le trahit. Mais les
fervents dont il s'entoure, et lui-même il faut l'avouer,
ne nous permettent pas le silence ; car loin d'en savoir
gré, ils l'appellent « conspiration ».
Que l'œuvre d'art soit chose ardue, et qu'il ne
suffise pas pour la faire de s'en croire infiniment
capable, c'est ce que M. de Bouhélier semble désirer
n'apprendre qu'à ses dépens. Je ne veux point douter
encore qu'avec ses remarquables dons, il ne soit à la
fin capable de tenir ce qu'il nous promet. J'avoue
pourtant, hélas ! qu'à chaque œuvre nouvelle, ma con-
fiance diminue. En effet, loin de reconnaîlre que
jusqu'à présent ses promesses restent ce qu'il nous a
SUPPLÉMENT 2^43
donné de plus fameux, M. de Bouliélier et la majeure
partie de ses naturistes semblent se refuser à
comprendre que n'ait pas cessé notre attente, s'étonner
que la Route Noire, la Victoire, et le Nouveau Christ,
ne nous aient pas rassasiés.
Vraiment M. de Bouhélier n'exige-t-il pas plus de
lui? Ne s'estime-t-il donc pas autant qu'il nous avait
appris à faire? — Que ne reconnaît-il simplement que
son roman ne valait pas grand'chose, que ses deux
drames ne valent rien. Je pourrais penser aussitôt :
Bah ! qu'importe ! Flaubert n'a-t-il pas déchiré cinq
livres avant d'avoir écrit la Bovary?
HENRI DE RÉGNIER
Les Amants Singuliers
Que la (( Double Maîtresse » de M. de Régnier
m'ait au premier abord assez fâcheusement surpris,
peut-être ma prédilection pour la grave Ilertulie des
premiers contes l'expliquait-elle ; mais le temps passe ;
la belle figure du poète plus minutieusement et plus
complètement se dessine ; certains traits indistincts
d'abord, ou inexpliqués, s'accentuent, et Ton comprend
enfin qu'on ne pourrait supprimer, ou même souhaiter
différente, aucune ligne de son œuvre sans fausser
aussitôt toute l'expression du visage, — dont un des
plus mystérieux attraits est de sembler toujours
morose et grave lorsqu'il parle au présent, toujours
souriant et bizarre lorsqu'il s'occupe du passé —
comme s'il indiquait par là qu'il ne restera rien des
auppLÉMBNï a4S
plus hautains soucis, qu'une plus ou moins belle appa-
l'ence, que les peines les plus profondes, ne se mani-
festant jamais qu'à la surface, pourront sembler plus
tard peu sérieuses, et que tout aboutit enfin à un assez
plaisant mirage.
« Cette fièvre appelée vivre », comme disait Edgar
Poe, et tant d'angoisse passionnée, se vêt de drame
puis se retire, n'abandonnant au souvenir qu'une
dépouille diaprée, comme le flot abandonne à la plage
les belles coquilles vidées. Des drames les plus
surprenants nous ne touchons que l'apparence ; le
reste est supposition. Balthazar Aldramin, la Femme
de Marbre, le Rival, les trois contes qui composent co
dernier livre, sont des coquilles merveilleuses d'éclat,
de ligne, de coloration ; chacune concrétise un drame,
en devient la forme parfaite, et en garde une tache de
sang. Pourquoi souhaiterait-on que l'angoisse et U
fièvre les viennent habiter de nouveau ?
OCTAVE MIRBEAU
Les Vingt-et-un jours d'un Neurasthénique
Je ne me plaindrai pas que, d'un bout à l'autre de
l'œuvre de M. Mirbeau, il n'y ait pas uu honnête
homme ; je m'en passe très volontiers. Si M, Mirbeau
n'en peint point, c'est apparemment qu'il saurait mal
les peindre ; c'est aussi qu'il ne s'y intéresse pas. —
M. Mirbeau est fait de la curieuse étolTe de ces sati-
ristes, qui semblent n'exister qu'en raison de ce qu'ils
attaquent. Les monstres leur sont absolument indis-
pensables. Que feraient-ils sans eux ? — Ils en inven-
teraient à plaisir. — C'est ce que fait M. Mirbeau. Il
s'arc-boute contre sa lance ; ce dont il a besoin, c'est
de motiver sa posture : peu lui chaut que l'ennemi
soit vrai. Il a bien plus beau jeu avec ceux qu'il in-
vente. Ah ! comme il les ridiculise ! Comme il s'irrite
IN MEMORIAM 3^7
bien des bosses qu'il leur met ! Il semble s'y piper
lui- même. Son têtu procédé d'outrance lui fournit des
guignols qui ne manquent pas de laideur. Quand il
leur prête un nom connu, les baptise Sarcey, Emile
Ollivier, Lcygues, et nous les veut bailler pour por-
traits, il irrite : il ne sait pas voir ressemblant. Dès
qu'il ne les nomme plus que Fistule, que Chomassus,
Tarte ou Portplerrc, il devient vraiment amusant : peu
nous importe alors qu'il imagine, ou s'imagine copier.
Les dialogues sont nets, inégaux, mais parfois très
bons ; les récits parfois vigoureux. Si bont le chapitre
de Fistule est stupide péniblement, tout le chapitre de
Portpierre, l'épisode du hérisson, certains des récits
chez Triceps, d'autres encore sont bien msnés^ curieux
et pressants, (i)
'1; La nouvelle pièce de M. Mirbeau : Las Affaires sonl les
affaires, paraît, comme achève de s'imprimer ce volume. J'eusse
voulu exprimer mieux que dans une note t&ui le bien que je
pense de celte belle œuvre, excellente en plus à uk endroit.
ÎN MEMOKIÂM
STEPHANE MALLARME
Octobre 1898.
Stéphane Mallarmé est mort. — Notre cœur est
empli de tristesse. Comment parlerais-je aujourd'hui
de rien d'autre? La figure si belle qui disparaît vit
presque encore ; nous sentons encore plus à présent
combien elle était unique ; c'est d'elle, avant qu'elle
soit plus écartée, que je voudrais parler surtout, et de
son exemple admirable. On a tout le temps désormais
pour parler de son œuvre ; ceux qui viendront après
nous pourront mieux en parler encore ; elle couvre ce
nom très aimé d'une gloire sans rumeur, mais pure ;
tout y est d'une beauté sans tristes.se et presque sans
humain émoi ; d'une tranquillité déjà et d'une séré-
nité immortelle ; — la plus belle des gloires, — la
plus belle et la plus amère des gloires.
2 5a PHKXKXXES
Car même devant la mort, les moqueries et les
mauvais vouloirs n'ont pas désarmé ; et il est à penser
que longtemps encore la sottise, la légèreté d'esprit, la
suffisance ne pardonneront pas à ce qui par son éclat
seul, et simplement en paraissant, les humilie (i).
Par une sorte de fierté cruelle, mais plutôt encore
naturellement et par la seule pureté de sa belle pensée,
Stéphane Mallarmé avait préservé son œuvre de la vie ;
celle-ci coulait autour de lui comme s'écoule un fleuve,
aux côtés d'un navire à l'ancre ; il n'était Jamais en-
traîné. L'inopportunité même de son œuvre fera
qu'elle ne sera pas passagère. Déjà d'avance hors du
(•) Citons, en regard de l'indécent article du Temps, le res-
pectueux et sérieux hommage de M. Lalo dans les Débals ; peut-
être pour raclieler le sot et vil article que ce même journal osait
faire paraître naguère, qui s'appelut « le Coup du père Ver-
laine » ; c'était signé Georges Clément. Il faut se souvenir de
ces choses.
Quant à V Aurore, on ne peut lui demander de comprendre
une figuie aussi inactuelle ; elle eût mieux fait de n'en pas parler
du tout. I?ien ne paraît plus vain qu'une occtipation dont on ne
pénètre pas les motifs ; sans l'invention du pratique feu grégeois,
le mépris des Syracusains pour Archinicdc eût été sans bornes ;
surtout quand il se laissa tuer. Le mépris tend ici à devenir même
de la liaine ; le savant n'indiquaitil pas par là que ce qui 1 occu-
pait et que ne pouvaient apercevoir les autres, était plus impor-
tant que Syracuse, plus important même que sa vie ?
IN MËMOalAM â53
présent, elle apparaissait bien comme une œuvre
lointaine, éprouvée déjà par le temps, sur quoi le temps
n'a plus de prise. Et je crois fermement que l'œuvre de
Mallarmé durera presque tout entière. • — Quel éloge
plus rare faire à ce rare esprit, isolé dans une société
de gens de lettres qui spéculent, confondent gloire et
succès, n'acquièrent l'un qu'au mépris de l'autre et ne
doivent qu'à l'apparente actualité de l'œuvre, la
bruyance des applaudissements immédiats, la vulgarité
de leur public sans choix, puis l'immortel mépris ou
l'immortel oubli qui va suivre. Le public croit choisir
ses auteurs ; mais non : c'est l'artiste qui choisit son
public ; l'un est toujours digne de l'autre. Certains,
peu désireux des faveurs triviales, trouvent dans une
foule énorme et affairée bien peu de lecteurs dignes
d'eux ; il leur faut plus de choix, dans une foule plus
vaste encore et plus lointainement répartie. Mépriser le
public vulgaire, c'est estimer d'autant plus quelques-
uns. Où les trouver ? Ce n'est que dans la longue suite
des temps qu'ils peuvent se choisir eux-mêmes ; un
ici, l'autre là, chacun d'eux solitaire ; et que se forme
lentement, à travers les générations survenues, un
public qui soit lui de même admirable (i).
(i) J9 sais que l'on peut citer bien des noms et parmi le* plus
254 PRÉTEXTES
La fuite du temps entraîne tout ce qui s'allacliait à
lui ; c'est hors du temps que pose l'ancre ; assuré contre
les dérives, depuis longtemps Mallarmé s'était immobi-
lisé hors du monde ; voilà pourquoi, ne recevant plus
aucun aliment du dehors, son œuvre tout abstraite,
jaillissante de soi et ne se servant plus du monde que
comme d'un moyen représentatif, peut paraître vaine
tout entière à qui cherche ses rapports avec « son
temps » — mais s'illumine tout entière à qui veut bien
la pénétrer intimement, lentement, pas à pas, comma
on entre dans le système clos d'un Spinoza, d'un La-
place, ou dans une géométrie (i).
grands, pour qui la faveur populaire n'empêcha pas les faveurs
plus choisies, dont le succès ne tua pas la gloire, et dont la
gloire pour être populaire d'abord, ne fut ni moins belle ni moins
parfaitement prolongée ; — mais c'est que l'œuvre de ces ad-
mirables génies sans murs d'enceinte [pour ainsi dire, se
prolongeait au loin sur le terrain public ; de sorte que, ce que
la foule admire en eux n'est pas le centre même de l'œuvre, le
dieu dans le secret du temple, mais bien les dépendances
d'accès facile et le terrain banal où l'on peut aisément sa
retrouver. — D'ailleurs pas de règle à cela ; et quand miile
cïcmples audacieux protesteraient, ce que je displus haut peut
se redire.
(i) Littérature d'àprioristc, par conséquent française enlr
toutes, cartésienne, — mais de forme plus concise que no -le
supporte d'ordinaire l'esprit un peu coureur dei Français ; et
IN MEMOUIAM a55
Il importe que nous puissions avoir bientôt une
édition complète des oeuvres de Stéphane Mallarmé.
A part quelques poèmes admirables isolément (presque
tous d'une ancienne époque), l'œuvre de Mallarmé
demande, pour être comprise, une très lente et pro-
gressive initiation. Les derniers écrits déconcertent
ceux qui n'y sont pas parvenus par l'étude des précé-
dents. Les mots n'y révèlent qu'à l'étude très atten-
tive l'effrayante densité que leur laisse la méditation
intérieure, et comme ils ne valent plus ni par pitto-
resque ni par pathétique direct, mais seulement par
ce/a, tout échappe à l'impatient qui veut que l'écrit
parle vite ; il ne tient plus rien devant lui, — rien
qu'un peu de noir sur du blanc : « Words! words !
AYords ! »
Mais l'attention qu'on refuse aux vivants, on l'ac-
corde plus volontiers aux morts.
Nous no nous flattons pas, certes, d'avoir « com-
pris » tout Mallarmé. Bien des passages restent à
l'étude. Puis notre esprit souvent se rebute, refuse de
d'apparenco plutôt latine, pour sa concision, sa sjntaxe, — â ce
point que certains passages de VAprhS'Midi d'un Fome ont pu
nous redonner une émotion poétique très semblablo â ceile que
nous cherchons dans les Egloguss de Virgile.
17
256 PRÉTEXTÉS
pourchasser plus longtemps une pensée si différente
de la sienne ; — (car il semble souvent que le secret
ici ne se livre que comme récompense d'une poursuite
très assidue). Mais je sais que jamais la poursuite
ne fut vaine, et que, plus elle fut patiente, plus le
repos^ après, dans la contemplation de celte imagi-
nation pure et belle, fut profond, joyeux, fécond, plein
de délices.
J'avoue par contre l'irritation que me causent
certains pseudo-admirateurs du poète, qui vraiment
« comprennent » avec une facilité qui fait croire plus
à la légèreté de leur esprit qu'à sa force. Ceux-là,
d'ordinaire écrivains eux-mêmes, non contents de
comprendre, imitent. Un Mallarmé subit revit en eux.
— Pour l'un d'eux Mallarmé eut une ironie très douce
et à peine attristée, si discrète que celui qui' me la
rapportait, l'auteur même à qui furent dites ces
paroles, les répétait comme un éloge : u Ce que j'ad-
mire surtout ici, disait le Maître, c'est que, ce que j'ai
mis trente ans à chercher, vous, avec vos vingt ans,
en un an l'ayez découvert. »
Imiter Mallarmé, c'est folie 1 — Tout au plus
pourrait-on, pour d'autres résultats, employer sa pa-
tiente méthode, mais imiter le résultat de cette mé-
IN MEMORIAM 267
thode dans la bizarrerie extérieure qu'elle lui doit
parfois, c'est aussi sot que de se promener en sca-
phandre dans les rues, ou d'écrire à l'envers sous
prétexte qu'on admire les manuscrits du Vinci.
Mallarmé, sous ce rapport, fit beaucoup de bien et
beaucoup de mal, comme fait toujours tout puissant
esprit. Beaucoup de bien, parce qu'il désigna certains
sots plagiaires à une risée méritée ; beaucoup de mal
parce que l'autorité de ce magique esprit, son despo-
tisme involontaire, d'autant plus redoutable qu'il
était plus voilé de douceur, put incliner quelques
esprits non négligeables, mais trop flexibles, ou trop
jeunes, pas assez formés, les plier en des postures peu
sincères, leur faire adopter une syntaxe, une manière
d'écrire qui supposait et que nécessitait une méthode,
mais qui sans elle n'était plus que manière et que pure
afîectation.
Gomment en eût-il été autrement ? Ceux qui vien-
dront, ceux qui sont venus depuis trois ans ne peuvent
assez se rendre compte de la déconvenue qui attendait
un jeune esprit avide d'art et des émotions de l'esprit
à son entrée dans la « Société littéraire » d'alors.
Renan, Leconte de Lisle et Banville étaient morts ;
Rimbaud perdu ; Verlaine hagard, impossible à saisir ;
258 PRÉTEXTES
la conversation deHeredia, toute de'verve, nourrissait
peu : Sully- Prudliomme se méprenait ; certaine
méprisante ini'atuation empêchait de reconnaître en
Moréas ses qualités de vrai poète ; Régnier, Griffin
naissaient à peine. . . Auprès de qui aller ? Qui admirer,
grands dieux ?
— On entrait chez Mallarmé ; c'était le soir ; on
trouvait là d'abordenfin un grand silence ; à la porte,
tous les bruits de la rue mouraient ; Mallarmé com-
mençait à parler d'une voix douce, musicale, inou-
bliable, — hélas I à jamais étouffée. Chose étrange :
IL PEÎtSAIT AVANT DE PARLER !
Et pour la première fois, près de lui, on sentait, on
touchait la réalité de la pensée : ce que nous cherchions,
ce que nous voulions, ce que nous adorions dans la vie,
existait; un homme, ici, avait tout sacrifié à cela.
Pour Mallarmé, la littérature était le but, oui la fin
même de la vie ; on la sentait ici, authentique et réelle.
Pour y sacrifier tout comme il fit, il fallait bien y
croire uniquement. Je ne pense pas qu'il y'ait, dans
notre histoire littéraire, exemple de plus intransi-
geante conviction .
Ne pouvant écouter nul autre, on ne sut point voir
en lui le représeolant dernier et le plus parfait du
m MEMORiAM a5g
Parnasse, son sommet, son accomplissement et sa con-
sommation ; on y vit un initiateur. Voilà pourquoi
pcul-etre la réaction, ces dernières années, fut si vive,
si follement passionnée. On eût cru la revendication
d'une liberté compromise, tant cet esprit calme et
retrait avait soumis à lui de pensées, avait contraint
les autres à l'admirer. On regimba ; on fit semblant
de le haïr ; et jamais sa domination ne fut plus affir-
mée que par ceux qui s'en délivrèrent ; ils ne le
purent faire qu'à grand éclat ; ils réclamèrent le
droit de vivre ; comme si Mallarmé leur défendait
d'exister dans quelque autre monde que le sien —
par la seule manifestation tranquille d'une beauté
morale hors du monde, éblouissante comme celle du
solitaire dont il parle, qui nie le monde extérieur par
la puissance de sa foi.
Et je consens que la violence et la passion des
réactions récentes vint aussi de la violence et de la
passion de certains admirateurs, dont nous fûmes.
En un âge où nous avions besoin d'admirer, Mal-
larmé seul motivait une admiration légitime :
comment n'eût-elle pas été violente et passionnée ?
Été 1898.
EMMANUEL SIGNORET
Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:
J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande
Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins.
Muses ! vous soutenez mes plus hardis desseins :
Ma parole de feu vous l'avez enfantée
Pour qu'elle soit enfin des races écoutée.
Ces vers, que publiait la Revue Blanche du i" jan-
vier dernier, sont à peu près les derniers d'Emma-
nuel Signoret. Le 20 décembre 1900, à Cannes, où,
longtemps, des soins vigilants et une sorte d'inspira-
tion latente la prolongèrent encore, s'acheva enfin sa
triste lutte contre la nuit et la misère. La mort vint,
non comme une étrangère, et non comme une amie,
mais comme une fatale attendue qui ne devait trouver
en lui plus rien à prendre, qu'une soufiFrante dépouille
épuisée — tant l'eflort du poète avait été de poser, en
IN MKMORIAM 201
des vers qu'elle ne pût toucher, la part exquise de lui-
même • — de sorte que, reculé et comme disparu der-
rière son œuvre, son absence n'importât plus.
Oui, tout l'effort de Signoret, sachant de loin la
mort venir, fut l'effort propre de l'artiste : la nier.
Fixer sa propre gloire et sa pensée en des lignes si
belles, si pures, que le temps n'y put rien enlever. — -
Qu'eût été l'œuvre d'art sans la mort, contre laquelle
elle proteste?
L'imperfection de certains poètes rassure. Il semble,
tant leur effort satisfait peu, qu'ils aient encore
beaucoup à dire, parce que jusqu'alors ils ont mal dit.
Un long temps de vie leur est dû pour mener à mieux
leur pauvre œuvre. — Par sa beauté, parfaite trop
vite, accomplie, l'œuvre de Signoret inquiétait : elle
empiétait sur sa vie. La satisfaction de ses vers ne lui
laissait, nous semblait-il, plus rien à dire. Hélas I
C'étaient — beauté, vie, œuvres — choses disons-
nous : accomplies. La mort ne changera rien à ses
vers. La vie n'y eût rien ajouté.
Il était, pour les choses terrestres, sinon aveugle
comme Homère, du moins d'une si extraordinaire
myopie, que jamais la laideur ou l'infîrmilé du réel
ne vint heurter, comme elle fait si douloureusement
2U3 PRETEXTES
chez Baudelaire, la poétique vision dans laquelle il
avançait en rêve. Autant sa marche dans les rues était
gauche, talonnante et gênée, autant son essor était là
robuste, tranquille, assuré. Ce que d'autres appellent
inspiration, visltation de la Muse, dont tels poètes
sortent las et boiteux comme Jacob d'une lutte avec
l'ange, c'était pour lui l'état constant, normal — à ce
point qu'au contraire ce qui l'en distrayait, les soins
matériels et urgents de la vie devenaient pour lui
causes de maladie, de ruine.
La misère, parfois, arracha d'un Léopardi, d'un
Verlaine des chants si inespérément beaux qu'on doute
s'il sied bien d'accuser de sa cruauté pour eux la
Nature. Ici point : la douleur, la misère n'arrachèrent
d'Emmanuel Signoret pas un chant, pas un cri per-
sonnel. Les cordes métalliques de sa lyre ne se déten-
dirent jamais. Il n'y eut là, ni pose, ni affectation
d'impassibilité, mais isolation naturelle et complète
de sa faculté poétique. De sorte que cette grande
misère où vécut, dont mourut Signoret n'a servi de
rien pour son art et reste simplement lamentable.
Un jour je le vis, à Cannes ; je me plaignis à lui de
ce qu'il ne produisait pas davantage. — « Moi, je suis
toujours prêt, répondit-il ; j'attends que l'on me corn-
IN MEMOBÎAM 2 63
mande quelque chose, n — A la façon de Malherbe,
de Pindare, Signoret se sentait poète officiel ; tout
comme eux, sur commande, à propos de n'importe
quoi, il eût fait des vers admirables ; il eût su cou-
ronner d'un laurier neuf chaque victoire... El comme
aucune commande officielle ne lui venait, Signoret,
n'ayant rien de particulier à dire, satisfaisait son lyrisme
en se chantant. Il se chantait lui-même sans repos et
sans lassitude ; il chantait Puget-Théniers, Lançon,
villages immortels de ce qu'il les avait habités ; il
chantait la plage de Cannes comme Ronsart avait
chanté les bords du Loir. Comme Ronsart chantait :
Quelqu'un après mil ans, de mes vers étonne
Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire, —
il chantait, en non moins beaux vers ;
Cannes ! jamais l'œil véridique des Muses
Ne t'avait éclairé pour l'immortalité. —
Tremblez sur ses deux mers, belles strophes confuses,
Comme oscille un brouillard au clair des nuits d'été.
Et puisque aucune gloire extérieure et matérielle ne
descendait, il posait sur son propre front, le tressant
lui-même en couronne, le laurier que lui-même et soli-
264 PKÉTEXTES
iaire avait cueilli. Et dans l'orgueil, dans l'infatuation
même du geste, rien de bassement égoïste ni d'inté-
ressé ne restait. Rien d'impersonnel, de général,
d'officiel dirai-je, comme la ligure qu'il évoque de lui-
même en ses vers. Il parle de lui-même comme d'une
autre divinité.
Une poésie si déshumanisée étonne aujourd'hui,
déconcerte. Les âmes trop sceptiques et trop peu
dévouées méconnaissent la divine et païenne ferveur
qui peut, sur l'autel d'Apollon, consumer sans laisser
de cendres. Le profane n'estime la passion qu'à ce
qu'elle a laissé de déchets. La pureté du sacrifice est
telle, ici, qu'il se méprend. Qu'importe 1 si, sur la
pierre lisse oii, par le feu, tout ce qui restait de charnel
l'ut dévoré, la flamme intense et sans vacillement de
cette glorieuse consomption se reflète.
Nous mettrons aux bergers un flambeau dans les mains ;
Nous leur dirons : « Versez, par torrents, aux chemins
La lumière opulente ! Assez d'âmes sont mortes I
De la maison sans joie, allez ! brisez les portes 1
L'œil de l'honimc a du ciel les charmantes couleurs!
Les membres parfumés des enfants sont des fleurs
Où, du pollen des dieux, l'homme vrai fructifie.
Des sépulcres brisés jaillit l'aube de vie ! »
G Irgenli, janvier 1902.
OSCAR WILDE
Il y a un an, à même époque (i), c'est à Biskra
que j'appris par les journaux la lamentable fin d'Oscar
Wilde. L'éloignement ne me permit pas, hélas ! de me
joindre au maigre cortège qui suivit sa dépouille
jusqu'au cimetière de *** ; en vain me désolai-je que
mon absence semblât diminuer encore le nombre si
petit des amis demeurés fidèles ; — du moins les
pages que voici, je voulus aussitôt les écrire ; mais
durant un assez long temps, de nouveau, le nom de
Wilde sembla devenir la propriété des journaux... A
présent que toute indiscrète rumeur autour de ce nom
si tristement fameux s'est calmée, que la foule enfin
s'est lassée, après avoir loué, de s'étonner, puis de
maudire, peut-être un ami pourra-t-il exprimer une
(i) Ecrit en Dcceinbrc 1901.
a66 PRÉTEXTES
li-istesse qui dure, apporter, comme une couronne sur
une tombe délaissée, ces pages d'affection, d'admira-
tion et de respectueuse pitié.
Lorsque le scandaleux procès, qui passionna l'opi-
nion anglaise, menaça de briser sa vie, quelques lilté-
rateurs et quelques artistes tentèrent une sorte de sau-
vetage au nom de la littérature et de l'art. On espéra
qu'en louant l'écrivain on allait faire excuser Tbomme.
Hélas ! un malentendu s'établit ; car, il faut bien le
reconnaître : Wilde n'est pas un grand écrivain. La
bouée de plomb qu'on lui jeta ne fit donc qu'achever
de le perdre ; ses œuvres, loin de le soutenir, sem-
blèrent foncer avec lui. En vain quelques mains se
tendirent. Le flot du monde se referma ; tout fut fini.
On ne pouvait alors songer à tout différemment le
défendre. Au lieu de chercher à cacher l'homme der-
rière son œuvre, il fallait montrer l'homme d'abord
admirable, comme je vais essayer de faire aujourd'hui
— puis l'œuvre même en devenant illuminée. —
« J'ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n'ai mis
que mon talent dans mes œuvres », disait Wilde. —
Grand écrivain non pas, mais grand viveur, si l'on
permet au mot de prendre son plein sens. Pareil aux
philosophes de la Grèce, Wilde n'écrivait pas mais
IN MEMOniAM 267
causait et vivait sa sagesse, la confiant imprudemment
à la mémoire fluide des hommes, et comme l'ins-
crivant sur de l'eau. Que ceux qui l'ont plus longue-
ment connu racontent sa biographie ; un de ceux qui
l'auront le plus avidement écouté rapporte simplement
ici quelques souvenirs personnels :
Ceux qui n'ont approché Wilde que dans les der-
niers temps de sa vie, imaginent mal, d'après l'être
affaibli, défait, que nous avait rendu la prison, l'être
prodigieux qu'il fut d'abord.
C'est en 1891 que je le rencontrai pour la première
fois. Wilde avait alors ce que Thackeray appelle « le
principal don des grands hommes » : le succès. Son
geste, son regard triomphaient. Son succès était si cer-
tain qu'il semblait qu'il précédât Wilde et que lui n'eût
qu'à s'avancer. Ses livres étonnaient, charmaient. Ses
pièces allaient faire courir Londres. II était riche ; il
était grand ; il était beau ; gorgé de bonheurs et d'hon-
neurs. Certains le comparaient à un Bacchus asiatique ;
d'autres à quelque empereur romain ; d'autres à Apol-
lon lui-même — et le fait est qu'il rayonnait.
A Paris, sitôt qu'il y vint, son nom courut de
ÏN MEMORIAM
îôg
bouche en bobohe ; on rapportait sur lui quelques
absurdes anecdotes : Wilde n'était encore que celui qui
fumait des cigarettes à bout d'or et qui se prome-
nait dans les rues une fleur de tournesol à la main.
Car, habile à piper ceux qui font la mondaine gloire,
Wilde avait su créer, par devant son vrai personnage,
un amusant fantôme dont il jouait avec esprit.
J'entendis parler de lui chez Mallarmé : on le pei-
gnit brillant causeur, et je souhaitai le connaître, tout
en n'espérant pas d'y arriver. Un hasard heureux, ou
plutôt un ami, me servit, à qui j'avais dit mon désir.
On invita Wilde à dîner. Ce fut au restaurant. Nous
étions quatre, mais Wilde fut le seul qui parla.
Wilde ne causait pas : il contait. Durant presque
tout le repas, il n'arrêta pas de conter. Il contait dou-
cement, lentement ; sa voix même était merveilleuse.
Il savait admirablement le français, mais feignait de
chercher un peu les mots qu'il voulait faire attendre.
Il n'avait presque pas d'accent, ou du moins que ce
qu'il lui plaisait d'en garder, et qui pouvait donner
aux mots un aspect parfois neuf et étrange. Il pronon-
çait volontiers, pour scepticisme : skepticisme... Les
contes qu'il nous dit interminablement ce soir-là
étaient confus et pas de ses meilleurs ; Wilde, incer-
270. PRETEXTES
lain de nous, nous essayait. De sa sagesse ou bien de
sa folie, il ne livrait jamais que ce qu'il croyait qu'en
pourrait goûter l'auditeur; il servait à chacun, selon
son appétit, sa pâture ; ceux qui n'attendaient rien de
lui n'avaient rien, ou qu'un peu de mousse légère ; et
comme il s'occupait d'abord d'amuser, beaucoup de
ceux qui crurent le connaître n'auront connu de lui
que l'amuseur.
Le repas fini, nous sortîmes. Mes deux amis mar-
chant ensemble, Wilde meprità part :
— « Vous écoutez avec les yeux, me dit-il assez
brusquement. "Voilà pourquoi je vous raconterai cette
histoire :
» Quand Narcisse fut mort, les fleurs des champs se
désolèrent et demandèrent à la rivière des gouttes
d'eau pour le pleurer. — Oh ! leur répondit la rivière,
quand toutes mes gouttes d'eau seraient des larmes, je
n'en aurais pas assez pour pleurer mol-même Narcisse: je
l'aimais. — Oh ! reprirent les fleurs des champs,
comment n'aurais-tu pas aimé Narcisse ? Il était
beau. — Etait-il beau ? dit la rivière. — Et qui mieux
que toi le saurait ? Chaque jour penché sur ta rive, il
mirait dans tes eaux sa beauté. . . »
Wilcie B^arréfail un instïinl.,.
IN MEMOniAM 371
— « Si je l'aimais, répondit la rivière, c'est que,,
lorsqu'il se penchait sur mes eaux, je voyais le reflet
de mes eaux dans ses yeux. »
Puis Wilde, se rengorgeant avec un bizarre éclat de
rire, ajoutait :
— « Gela s'appelle : Le Disciple. »
Nous étions arrivés devant sa porte et le quittâmes.
Il m'invita à le revoir. Cette année et l'année suivante
je le vis souvent et partout.
Devant les autres, je l'ai dit, Wilde montrait un
masque de parade, fait pour étonner, amuser ou pour
exaspérer parfois. Il n'écoutait jamais et prenait peu
souci de la pensée dès que ce n'était plus la sienne.
Dès qu'il ne brillait plus tout seul, il s'effaçait. On ne
le retrouvait alors qu'en se retrouvant seul avec lui.
Mais, sitôt seuls, il commençait :
— « Qu'avez-vous fait depuis hier ? »
Et comme alors ma vie coulait sans heurts, le récit
que j'en pouvais faire ne présentait nul intérêt. Je re-
disais docilement de menus faits, observant, tandis que
je parlais, le front de Wilde se rembrunir.
— « C'est vraiment là ce que vous avez fait ?
— Oui, répondais-je.
18
272 Prétextes
— Et ce que vous dites est vrai 1
— Oui, bien vrai.
— Mais alors pourquoi le redire ? Vous voyez bien :
cela n'est pas du tout intéressant. — Comprenez qu'il
y a deux mondes: celui qui est sans qu'on en parle ; on
l'appelle le monde réel, parce qu'il n'est nul besoin
d'en parler pour le voir. Et l'autre, c'est le monde de
l'art ; c'est celui dont il faut parler, parce qu'il n'exis-
terait pas sans cela.
>) Il y avait un jour un homme que dans son village
on aimait parce qu'il racontait des histoires. Tous les
matins il sortait du village, et quand le soir il y ren-
trait, tous les travailleurs du village, après avoir peiné
tout le jour, s'assemblaient tout autour de lui et di-
saient : Allons ! Raconte : Qu'est-ce que tu as vu
aujourd'hui ^ — Il racontait : J'ai vu dans la forêt un
faune qui jouait de la flûte, et qui faisait danser une
ronde de petits sylvains. — Raconte encore : qu'as-tu
vu ? disaient les hommes. — Quand je suis arrivé sur
le bord de la mer, j'ai vu trois sirènes, au bord des
vagues, et qui peignaient avec un peigne d'or leurs
cheveux verts. — Et les hommes l'aimaient parce
qu'il leur racontait des histoires.
» Un matin il quitta comme tous les matins son
IN MEMOHUM 2y^
\illage — mais quand il arriva sur le bord de la mer,
voici qu'il aperçut trois sirènes, trois silènes au
bord des vagues, et qui peignaient avec un peigne
d'or leurs cheveux verts. Et comme il continuait sa
promenade, il vit, arrivant près du bois, un faune qui
jouait de la flûte à une ronde de sylvains... Ce soir-
là, quand il rentra dans son village et qu'on lui de-
manda comme lesautres soirs : Allons Iraconte : Qu'as-
tu vu ? Il répondit : — Je n'ai rien vu. »
Wilde s'arrêtait un peu, laissait descendre en moi
l'efïet du conte: puis reprenait :
((Je n'aime pas vos lèvres ; elles sont droites
comme celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. Je
veux vous apprendre à mentir, pour que vos lèvres
deviennent belles et tordues comme celles d'un masque
antique.
» Savez-vous ce qui fait l'œuvre d'art et ce qui fait
l'œuvre de la nature ? Savez-vous ce qui fait leur dif-
férence ? Car enfin la fleur du narcisse est aussi belle
qu'une oeuvre d'art — et ce qui les distingue ce ne peut
être la beauté. Savez-vous ce qui les distingue ? —
L'œuvre d'art est toujours unique. La nature, qui ne
fait rien de durable, se répète toujours, afin que rien
de ce qu'elle fait ne soit perdu. Il y a beaucoup de
374 t>RÉTEXTES
fleurs de narcisse ; voilà pourquoi chacune peut ne
vivre qu'un jour. Et chaque fois que la nature invente
une forme nouvelle elle la répète aussitôt. Un monstre
marin dans une mer sait qu'il est dans une autre mer
un monstre marin, son semblable. Quand Dieu crée
un Néron, un Borgia ou un Napoléon dans l'histoire,
il en met un autre à côté ; on ne le connaît pas, peu
importe ; l'important c'est qu'im réussisse ; car Dieu
invente l'homme, et l'homme invente l'œuvre d'art.
» Oui, je sais... un jour il se fit sur la terre un
grand malaise, comme si enfin la nature allait créer
quelque chose d'unique, quelque chose d'unique vrai-
ment — et le Christ naquit sur la terre. Oui, je sais
bien... mais écoutez :
« Quand Joseph d'Arimathie. au soir, descendit du
mont du Calvaire où venait de mourir Jésus, il vit sur
une pierre blanche un jeune homme assis, qui pleurait.
Et Joseph s'approcha de lui et lui dit : — Je com-
prends que ta douleur soit grande, car certainement cet
homme-là était un juste. — Mais le jeune honmic lui
répondit : — Oh I ce n'est pas pour cela que je pleure !
Je pleure parce que moi aussi j'ai fait des miracles !
Moi aussi j'ai rendu la vue aux aveugles, j'ai guéri des
paralytiques et j'ai ressuscité des morts. Moi aussi j'ai
IN MKMCr.IAM 275
séché le figuier slcri!" et j'ai changé de Teau en vin...
Et les hommes ne m'ont pas crucifié. »
Et qu'Oscar Wilde fût convaincu de sa mission
représentative, c'est ce qui m'apparut plus d'un
jour. ^
L'Evangile inquiétait et tourmentait le païen Wilde.
Il ne lui pardonnait pas ses miracles. Le miracle païen,
c'est l'œuvre d'art : le Christianisme empiétait. Tout
irréalisme artistique robuste, exige un réalisme con-
vaincu dans la vie.
Ses apologues les plus ingénieux, ses plus inquié-
tantes ironies étaient pour confronter les deux mo-
rales, je veux dire le naturalisme païen et l'idéalisme
chrétien, et décontenancer celui-ci de tout sens.
— « Quand Jésus voulut rentrer dans Nazareth,
racontait-il, Nazareth était si changée, qu'il ne re-
connut plus sa ville. La Nazareth où il avait vécu
était pleine de lamentations et de larmes ; cette ville
nouvelle, pleine d'éclats de rire et de chants. Et le
Christ, entrant dans la ville, vit des esclaves chargés
de fleurs, qui s'empressaient vers l'cscahcr de marbre
d'une maison de marbre blanc. Le Christ entra dans la
maison, et au fond d'une salle de jaspe, couché sur
une couche de pourpre, il vit un homme dont les che-
2yG PUÉTEVTES
veux défaits étaient mêlés aux roses rouges et dont les
lèvres étaient rouges de vin. Le Christ s'approcha de
lui, lui toucha l'épaule et lui dit : — Pourquoi mènes-tu
cette vie ? — L'homme se retourna, le reconnut et ré-
pondit : — J'étais lépreux ; tu m'as guéri. Pourquoi
mènerais-je une autre vie ?
» Le Christ sortit de cette maison. Et voici que dans
la rue, il vit une femme dont le visage et les vêtements
étaient peints, et dont les pieds étaient chaussés de
perles ; et derrière elle, marchait un homme dont
l'habit était de deux couleurs et dont les yeux se char-
geaient dedésirs. Et le Christ s'approcha de l'homme,
lui toucha l'épaule et lui dit : — Pourquoi donc suis-tu
cette femme et la regardes-tu ainsi ? — L'homme se
retournant le reconnut et répondit : — J'étais
aveugle ; tu m'as guéri. Que ferais-je d'autre de ma
vue ?
» Et le Christ s'approcha de la femme : — Cette
route que tu suis, lui dit-il, est celle du péché ; pour-
quoi la suivre? — La femme le reconnut et lui dit en
riant : — La route que je suis est agréable et tu m'as
pardonné tous mes péchés.
» Alors le Christ sentit son cœur plein de tristesse
et voulut quitter cette ville. Mais comme il en sortait,
IN MBVIORIAM 2/7
il vit enfin, au bord des fossés de la ville, un jeune
homme assis qui pleurait. Le Christ s'approcha de lui»
et touchant les boucles de ses cheveux, il lui dit : —
Mon ami, pourquoi pleures-tu ?
» Et Lazare leva les yeux, le reconnut et répondit :
— J'étais mort et tu m'as ressuscité ; que ferais-je
d'autre de ma vie ? »
— « Voulez-vous que je vous dise un secret ? com-
mençait Wilde, un autre jour ; — c'était chez Heredia ;
il m'avait pris à part au milieu du salon plein de
monde — un secret. , . mais promettez-moi de ne le
redire à personne.... Savez-vous pourquoi le Christ
n'aimait pas sa mère ? — Cela était dit à l'oreille, à
voix basse et comme honteusement. Il faisait une
courte pause, saisissait mon bras, se reculait, puis.,
éclatant de rire, brusquement :
— C'est parce qu'elle était vierge ! 1 . . . »
Qu'on me laisse encore citer ce conte, un des plus
étranges où se puisse achopper l'esprit — et com-
prenne qui peut la contradiction que semble à peine
inventer Wilde :
«... Puis il se fit un grand silence dans la Chambre
de la Justice de Dieu. — Et l'âme du pécheur
s'avança toute nue devant Dieu.
'J']8 PRÉTEXTES
Et Dieu ouvrit le livre de la vie du pécheur :
— Certainement ta vie a été très mauvaise : Tuas...
(suivait une prodigieuse, merveilleuse énuméralioa
de péchés) (i). — Puisque tu as fait tout cela, cer-
lainement je vais t'envoyer on Enfer.
— ïu ne peux pas m'envoyer en Enfer.
— Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer
en Enfer ?
— Parce que j'y ai vécu toute ma vie.
Alors il se fit un grand silence dans la Chambre de
la Justice de Dieu
— Eh bien ! puisque je ne puis pas l'envoyer en
Enfer, jo m'en vais l'envoyer au Ciel.
— Tu ne peux pas m'envoyer au Ciel.
— El pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer
au Ciel i'
— Parce que je n'ai jamais pu l'imaginer.
El il se fit un grand silence dans la Chambre de la
Justice de Dieu (2). »
(i) La rédaction qu'il fit plus tard de ce coule est, par extra-
ordinaire, excellente — par conséquent aussi la traduction qu'en
donna notre ami II. Davray, dans la Revue Blanche.
(u) Depuis que Villicrs de l'Islc-Adam l'a trahi, tout le monde
suit, liclas ! le grand secret do l'Eglise : // n'j a pus de ijuryaloire.
IN MEMORIAM SJÇ)
Un malin, Wilde me lendit à lire un arlicle où un
critique assez épais le félicitait de a savoir inventer de
jolis conles pour habiller mieux sa pensée ».
• — « Us croienl, commença Wilde, que toutes les
pensées naissent nues... Ils ne comprennent pas que
je ne peux pas penser autrement qu'en conles. Le
sculpteur ne cherche pas k traduire en marbre sa
pensée ; il pense en marbre, directement.
» Il y avait un homme qui ne pouvait penser qu'en
bronze. Et cet homme, un jour, eut une idée, l'idée
de la joie, de la joie qui habite l'instant. Et il sentit
qu'il lui fallait la dire. Mais dans le monde toul entier
il ne restait plus un seul morceau de bronze ; car
los hommes avaient tout j employé. Et cet homme
sentit qu'il deviendrait ^fou, s'il ne disait pas son
idée.
» Et il songeait à un morceau de bronze, sur la
tombe de sa femme, à une statue qu'il avait faite pour
orner la tombe de sa femme, de la seule femme qu'il
cùl aimée ; c'élait la slatue de la tristesse, de la tris-
Icssc qui habile la vie. El l'homme sentit qu'il deve-
nait fou s'il ne disait pas son idée.
« Alors il prit cette statue de la tristesse, delà tris-
tesse qui habite,la vie ; il la brisa ; il la fondit, et il en
aSO PRÉTEXTES
fit la statue de la joie, de la joie qui n'habite que dans
l'instant. »
Wilde croyait à quelque fatalité de l'artiste, et que
l'idée est plus forte que l'homme.
— « Il y a, disait-il, deux espèces d'artistes : les
uns apportent des réponses, et les autres, des questions.
Il faut savoir si l'on est de ceux qui répondent ou bien
de ceux qui interrogent ; car celui qui interroge n'est
jamais celui qui répond. Il y a des œuvres qui
altendcnt, et qu'on ne comprend pas pendant long-
temps ; c'est qu'elles apportaient des réponses à des
questions qu'on n'avait pas encore posées ; caria ques-
tion arrive souvent terriblement longtemps après ia
réponse. »
Et il disait encore :
— « L'âme naît vieille dans le corps ; c'est pour la
rajeunir que celui-ci vieillit. Platon, c'est la jeunesse
de Socrate... »
Puis je restai trois ans sans le revoir.
n
Ici commencent les souvenirs tragiques.
Une persistante rumeur, grandissant avec celle de
ses succès (à Londres on le jouait à la fois sur trois
théâtres), prêtait à Wilde d'étranges mœurs, dont
certains voulaient bien encore ne s'indigner qu'avec
sourire, et d'autres ne s'indigner point ; on prétendait
d'ailleurs que ces mœurs, il les cachait peu, souvent
les affichait au contraire, certains disaient : avec cou-
rage; d'autres : avec cynisme; d'autres : avec affecta-
tion. J'écoutais, plein d'étonnement, cette rumeur.
Rien, depuis que je fréquentais Wilde, ne m'avait
jamais pu rien faire soupçonner. — Mais déjà, par
prudence, nombre d'anciens amis le désertaient. On
ne le reniait pas nettement encore, mais on ne tenait
plus à l'avoir rencontré.
Un extraordinaire hasard croisa de nouveau nos
a82 PAÉTBXTEI
deux routes. C'est en janvier 1895. Je voyageais;
une humeur chagrine m'y poussait, et plus en quête
de solitude que de la nouveauté des lieux. Le temps
était atheux ; j'avais fui d'Alger vers Blidah ; j'allais
laisser Blidah pour Biskra. Au moment de quitter
l'hôtel, par curiosité désœuvrée, je regardai le tableau
noir où les noms des voyageurs sont inscrits. Qu'y vis-
jeP — A côté de mon nom, le touchant, celui de
Wilde... J'ai dit que j'avais soif de solitude : je pris
l'éponge et j'effaçai mon nom.
Avant d'avoir atteint la gare, je n'étais plus bien
sûr qu'un peu de hichelé ne se fut pas cachée dans cet
acte ; aussitôt, revenant sur mes pas, je fis remonter
ma valise, et récrivis mon nom sur le tableau.
Depuis trois ans que je ne l'avais vu (car je ne
puis compter pour un revoir, l'an d'avant, une courte
rencontre à Florence), Wilde était certainement changé.
On sentait dans son regard moins de mollesse, quelque
c'iose de rauque en son rire et de forcené dans sa joie,
Il semblait à la fois plus sûr de plaire et moins ambi-
tieux d'y réussir ; il était enhardi, affermi, grandi.
Chose étran T^e, il ne parlait phis par apologues ; du-
rant les quelques jours que je m'attardai près de lui, j©
ne pus arracher de lui le moindre conte.
ur memorÙm a83
Je m'étonnai d'abord de le trouver en Algérie.
— « Oh ! me dit-il, c'est que maintenant je fuis
l'œuvre d'art. Je neveux plus adorer que le soleil...
Avez-vous remarqué que le soleil déteste la pensée ; il
la fait reculer toujours, et se réfugier dans l'ombre.
Elle habitait d'abord l'Egypte; le soleil a conquis
l'Egypte. Elle a vécu longtemps en Grèce, le soleil a
conquis la Grèce ; puis l'Italie et puis la France. A
présent toute la pensée se trouve repoussée jusqu'en
Norvège et en Russie, là où ne vient jamais le soleil.
Le soleil est jaloux de l'œuvre d'art. »
Adorer le soleil, ah 1 c'était adorer la vie. L'adora-
tion lyrique de Wilde devenait f;^rouche et terrible.
Une fatalité le menait ; il ne pouvait pas et ne voulait
pas s'y soustraire. Il semblait mettre tout son soin, sa
vertu, à s'exagérer son destin età s'exaspérer lui-même.
Il allait au plaisir comme on marche au devoir. —
« Mon devoir à moi, disait-il, c'est de^ terriblement
m'amuser. » — Nietzsche m'étonna moins plus tard,
parce que j'avais entendu Wilde dire :
— « Pas le bonheur ! Surtout pas le bonheur. Le
plaisir I II faut vouloir toujours le plus tragique... »
Il marchait dans les rues d'Alger précédé, escorté,
suivi d'une extraordinaire bande de maraudeurs ; il
284 raÉraxnf
conversait avec chacun ; il les regardait tous avec joie
et leur jetait son argent au hasard.
— (( J'espèi'e, me disait-il, avoir bien démoralisé
cette ville, n
Je songeais au mot de Flaubert, qui lorsqu'on lui
demandait quelle sorte de gloire il ambitionnait le
plus, répondait :
— « Celle de démoralisateur. »
Je restais devant tout cela plein d'ctonnement, d'ad-
miration et de crainte. Je savais sa situation ébranlée,
les hostilités, les attaques et quelle sombre inquiétude
il cachait sous sa joie hardie (i). Il parlait de rentrer
(ij Un de ces derniers soirs d'Alger, Wilde semblait s'être
promis de ne rien dire de sérieux. Enfin je m'irritai quelque
peu de ses trop spirituels paradoxes :
— « Vous avez mieux à dire que des plaisanteries, commençai-
je ; vous me parlez ce soir comme si j'étais le public. Vous
devriez plutôt parler au public comme vous savez parle, à vos
amis. Pouiquoi vos pièces ne sont-elles pas meilleures.'' Le meil-
leur de vous, vous le parlez ; pourquoi ne l'écrivez-vous pas?
— Oh ! mais, s ecria-t-il aussitôt , — mes pièces ne sont pas
du tout bonnes I et je n'y tiens pas du tout... Mais si vous sa-
viez comme elles amusent! ... Elles sont presque toutes le ré-
sultat d'un pari. Dorian Grey aussi ; je l'ai écrit en quelques
jours, parce qu'un de mes amis prétendait que je no pourrais
jamais écrire de romans. Cela m'ennuie tellement d'écrire ! »
— Puisse pencliarit brusquement vers moi : « Voulez-vous savoir
ÏM MEMORIAM 285
à Londres ; le marquis de Q... l'insultait, l'appelait,
l'accusait de fuir.
— « Mais si vous retournez là-bas, qu'adviendra-t-
il ? lui demandai-je, Savez-vous ce que vous risquez?
— Il ne faut jamais le savoir... Ils sont extraordi-
naires, mes amis ; ils me conseillent la prudence. La
prudence ! Mais est-ce que je peux en avoir ? Ce serait
le grand drame de ma vie ? — C'est que j'ai mis mon génie
dans ma vie ;je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres. »
Il n'était que trop vrai. Le meilleur de son écriture n'est qu'un
pâle reflet de sa brillante conversation. Ceux qui l'ont entendu
parler trouvent docovant de le lire. Dorian Grey, tout d'abord,
était une admirable histoire, combien supérieure à la" Peau de
Chagrin ! combien plus significative ! Hélas! écr't, quel chef-
d'œuvre manqué ! — Dans ses contas lei plus charmants trop de
littérature se mêle, si gracieux qu'ils soient on y sent trop l'ap-
prêt ; la préciosité, l'euphuisme y cachent la beauté de la pre-
mière invention ; on y sent, on ne peut cesser d'y sentir les trois
moments de leur genèse ; l'idée première en est fort belle, simple,
profonde et de retentissement certain ; une sorte de nécessité
latente en retient Cxement les parties ; mais dès ici le don s'ar-
rête ; le développement des parties se fait de manière factice ;
elles ne s'organisent pas bien ; et quand, après, Wilde travaille
ses phrases, s'occupe de mettre en valeur, c'est par une prodi-
gieuse surcharge de concettis, de menues inventions plaisantes et
bizarres où l'émotion s'arrête de sorte que le chatoiement de la
surface fait perdre de vue et d'esprit la profonde émotion cea-
rale.
aî6 mÉTEXTBS
revenir en arrière. Il faut que j'aille aussi loin que
possible... Je ne peux pas aller plus loin... II faut
qu'il arrive quelque chose, quelque chose d'autre... »
Wilde s'embarqua le lendemain.
Le reste de l'histoire, on lésait. Ce « quelque chose
d'autre » ce fut le hard labour (i).
(i) Je n'ai rien inventé, rien arrangé, dans les derniers
propos que je cite. Les paroles de Wilde sont présentes à mou
esprit, et j'allais dire à mon oreille. Je ne prétends pas que Wilde
vit nettement se dresser devant lui la prison ; mais j'affirme que
le grand coup de théâtre qui surprit et bouleversa Londres, trans-
formant brusquement Oscar Wilde d'accusateur en accusé, ne
lui causa pas à proprement parler de surprise. Les journaux,
qui ne voulaient plus voir en lui qu'un pitre, ont dénaturé de
leur mieux l'attitude de sa défense, jusqu'à lui enlever tout sens.
Peut-être, quelque jour lointain, siéra-t-il de relever de la fange
cet abominable procès .,
III
Dès qu'il fui sorti de prison, Oscar Wilde revînt en
France. A Berneval, discret petit village aux environs
de Dieppe, un nommé Sébastien Melmoth s'établit ;
c'était lui. De ses amis français, comme j'avais été le
dernier à le voir, à le revoir je voulus être le premier.
Dès que je pus connaître son adresse, j'accourus.
J'arrivai vers le milieu du jour. J'arrivais sans
m'être annoncé. Melmoth que la bonne cordialité de
T*** appelait assez souvent à Dieppe, ne devait rentrer
que le soir. Il ne rentra qu'au milieu de la nuit.
C'était presque encore l'hiver. Il faisait froid ; il
faisait laid. Tout le jour je rôdai sur la plage déserte,
découragé et plein d'ennui. Comment Wilde avait-il
pu choisir Berneval pour y vivre ? C'était lugubre.
La nuit vint. Je rentrai retenir une chambre à
l'hôtel, celui même où vivait Melmoth, et d'ailleurs le
PRETEXTES
seul de l'endroit. L'hôtel, propre, agréablement situé,
n'hébergeait que quelques êtres de second plan, d'inof-
fensifs comparses auprès de qui je dus dîner. Triste
société pour Melmoth !
Heureusement j'avais un livre. Lugubre soir ! onze
heures... J'allais renoncer à attendre, quand j'entends
le roulement d'une voiture... M. Melmoth est ar-
rivé.
M. Melmoth est tout transi. Il a perdu en route son
pardessus. Une plume de paon que, la veille, lui
apporta son domestique (affreux présage) lui avait bien
annoncé un malheur ; il est heureux que ce ne soit
que cela. Mais il grelotte et tout l'hôtel s'agite pour
lui faire chauffer un grog. A peine s'il m'a dit bon-
jour. Devant les autres tout au moins, il ne veut pas
paraître ému. Et mon émotion presque aussitôt re-
tombe, à trouver Sébastien Melmoth si simplement
pareil à l'Oscar Wilde qu'il était : non plus le lyrique
forcené d'Algérie, mais le doux Wilde d'avant la
crise ; et je me trouvais reporté non pas de deux ans,
mais de quatre ou cinq ans en arrière ; même regard
rompu, même rire amusé, même voix...
Il occupe deux chambres, les deux meilleures rie
l'hôtel, et se les est fait aménager avec.goût. Beaucoup
m ME^ORIAM 38^
de livres sur sa table, et parmi lesquels il me montre
mes Nourritures Terrestres qui avaient paru depuis
peu. Une jolie vierge gothique, sur un grand piédestal,
dans l'ombre...
A présent nous sommes assis près de la lampe et
Wilde boit son grog à petits coups. Je remarque, à
présent qu'il est mieux éclairé, que la peau du visage
est devenue Touge et commune ; celle des mains encore
plus, qui pourtant ont repris les mêmes bagues ; une
à laquelle il tient beaucoup porte en chaton mobile
un scarabée d'Egypte en lapis-lazuli. Ses dents sont
atrocement abîmées.
Nous causons. Je lui reparle de notre dernière ren-
contre à Alger. Je lui demande s'il se souvient qu'alors
je lui prédisais presque la catastrophe.
— « N'est-ce pas, dis-je, que vous saviez à peu
près ce qui vous attendait en Angleterre ; vous aviez
prévu le danger et vous y êtes précipité ?...
(Ici je ne crois pas pouvoir mieux faire que recopier
les feuilles où je transcrivis feu après tout ce que je
pus me rappeler de ses paroles).
— « Oh ! naturellement ! naturellement, je savais
qu'il y aurait une catastrophe — celle-là, ou une autre,
je l'attendais. Il fallait que cela finisse ainsi. Songez
9^0 PltÊTEXTES
■■-■■'-
donc : Aller plus loin, ce n'était pas possible ; et cela
ne pouvait plus durer. C'est pourquoi vous comprenez
qu'il faut que cela soit fini. La prison m'a complète-
ment change. Je comptais sur clic pour cela — Cosy (i)
est terrible ; il ne peut pas comprendre cela ; il ne
peut pas comprendre que je ne reprenne pas la môme
existence ; il accuse les autres de m'avoir changé..
Mais il ne faut jamais reprendre la même existence...
Ma vie est comme une œuvre d'art ; un artiste ne
recommence jamais deux fois la même chose... ou
bien c'est qu'il n'avait pas réussi. Ma vie d'avant la
prison a été aussi réussie que possible. Maintenant
c'est une chose achevée. »
Il allume une cigarette.
— « Le public est tellement terrible qu'il ne con-
naît jamais un homme que par la dernicie chose qu'il
a faite. Si je revenais à Paris maintenant, on ne vou-
drait voir en moi que le... condamné. Je ne veux pas
reparaître avant d'avoir écrit un drame II faut jusque-
là qu'on me laisse tranquille. » — Et il ajoute brus-
quement : — « N'est-ce pas que j'ai bien fait de venir
ici ? Mes amis voulaient que j'aille dans le Midi pour
(i) Lord Alfred Douglai.
IN MEMORIAM 39 1
me reposer ; parce qnc, au commencement, j'étais
très fatigué. Mais je leur ai demandé de chercher
pour moi, dans le Nord de la France, une très petite
plage, où je ne voie personne, où il fasse bien froid,
où il n'y ail presque jamais de soleil... Oh 1 n'est-ce
pas que j'ai bien fait de venir habiter à Berneval i'
(Dehors il faisait un temps épouvantable.)
» Ici tout le monde est très bon pour moi. Le curé
surtout. J'aime tellement la petite église ! Croiriez-
vous qu'elle s'appelle Notre-Dame de Liesse ! Aoh !
n'est-ce pas que c'est charmant ? — Et maintenant
je sais que je ne vais plus jamais pouvoir quitter Ber-
neval, parce que le curé m'a offert ce matin une
stalle perpétuelle dans le chœur !
» Et les douaniers ! Ils s'ennuyaient telieraent, ici !
alors je leur ai demandé s'ils n'avaient rien à lire ; et
maintenant je leur apporte tous les romans de Dumas
père... N'est-ce pas qu'il faut que je reste ici ?
» Et les enfants ! aoh ! ils m'adorent ! Le jour du
jubilé de la reine, j'ai donné une grande fèto, un
grand dîner, où j'avais quarante enfants de l'école —
tous ! tous 1 avec le maître ! pour fêter la reine ! N'est-
ce pas que c'est absolument charmant ?... Vous savez
qucj'aime beaucoup la reine. J'ai toujours son portrait
292 PBKTEXTES
avec moi. » — Et il me montre, épingle au mur,
le portrait caricatural de Nicholson.
Je me lève pour le regarder ; une petite bibliothèque
est auprès ; je regarde un instant les livres. Je vou-
drais amener Wilde à me parler plus gravement. Je
me rassieds, et avec un peu de crainte je lui demande
s'il a lu les Souvenirs de la Maison des Morts. Il ne
repond pas directement, mais commence :
— « Les écrivains de la Russie sont extraordinaires.
Ce qui rend leurs livres si grands, c'est la pitié qu'ils
y ont mise. N'est-ce pas, avant j'aimais beaucoup
Madame Bovary ; mais Flaubert n'a pas voulu de
[iti' dans son œuvre, et c'est pourquoi elle a l'air
petite et fermée ; la pitié, c'est le côté par où est ou-
verte une œuvre, par où elle paraît infinie... Savez-
vous, dear, que c'est la pitié qui m'a empêché de me
tuer ? Oh ! pendant les six premiers mois j'ai été terri-
blement malheureux ; si malheureux que je voulais
me tuer ; mais ce qui m'a retenu de le ftiire, c'a été de
regarder les autres, de voir qu'ils étaient aussi mal-
heureux que moi, et d'avoir pitié. dear ! c'est une
chose admirable, que la pitié ; et je ne la connaissais
pas ! (Il parlait à voix presque basse, sans exaltation
aucune.) — Est-ce que vous avez bien compris com-
IxN MEMOUIAM 2g'6
bien la pitié est une chose admirable ? Pour moi je
remercie Dieu chaque soir — oui, à genoux, je re-
mercie Dieu de me Tavoir fait connaître. Car je suis
entre dans la prison avec un cœur de pierre et ne
songeant qu'à mon plaisir, mais maintenant mon
cœur s'est complètement brisé ; la pitié est entrée
dans mon cœur ; j'ai compris maintenant que la pitié
est la plus grande, la plus belle chose qu'il y ait an
monde... Et voilà pourquoi je ne peux pas en vouloir
à ceux qui m'ont condamné, ni à personne, parce
que, sans eux, je n'aurais pas connu tout cela. —
Bosy m'écrit des lettres terribles ; il me dit qu'il ne
me comprend pas ; qu'il ne comprend pas que je n'en
veuille pas à tout le monde ; que tout le monde a été
odieux pour moi... Non, il ne me comprend pas ; il
ne peut plus me comprendre. Mais je le lui répète
dans chaque lettre ; nous ne pouvons pas suivre la
même route ; il a la sienne ; elle est très belle ; j'ai
la mienne. La sienne, c'est celle d'Alcibiade ; la
mienne est maintenant celle de saint François
d'Assise... Connaissez-vous saint François d'Assise ?
aoh 1 admirable ! admirable ! Voulez-vous me faire
un grand plaisir ? Envoyez-moi la meilleure vie de
saint François que vous connaissiez... »
294 PRÉTEXTES
Je le lui promets, il reprend :
— « Oui — ensuite nous avons eu un directeur de
prison charmant, aoh ! tout à fait charmant ! mais
les six premiers mois, j'ai été terriblement malheureux,
il y avait un gouverneur de prison très méchant, un
juif, qui était très cruel, parce qu'il manquait
complètement d'imagination. » Cette dernière phrase,
dilo tiès vite, était irrésistiblement comique ; et
comme j'éclate de rire, il rit aussi, la répète, puis
continue :
— « Il ne savait quoi imaginer pour nous faire
souffrir :.... Vous allez voir comme il manquait
d'imagination... Il faut que vous sachiez que, dans la
prison, on ne vous laisse sortir qu'une heure par jour ;
alors on marche dans une cour, en rond, les uns
derrière les autres, et il est absolument défendu de se
parler. Des gardes vous surveillent et il y a de
terribles punitions pour cnhii qu'on surprend — Ceux
qui sont pour la première fois en prison se reconnaissent
à ce qu'ils ne savent pas parler sans remuer les lèvres...
Il y avait déjà six semaines que j'étais enfermé, et que
je n'avais dit un mot à personne — à personne. Un soir,
nous marchions comme cela les uns derrière les autres
pendant l'heure de la promenade, et tout d'un coup,
ÏN MEMOnUM •j(yS
derrière moi, j'entends prononcer mon nom : c'clait le
prisonnier qui était derrière moi, qui disait: « Oscar
Wilde, je vous plains, parce que vous devez souffrir
plus que nous. » Alors j'ai fait un énorme effort pour
ne pas être reniarqué(je croyais que j'allais m'cvanouir)
et j'ai dit sans me retourner : « Non, mon ami ; nous
souffrons tous également. » — Et ce jour-là je n'ai
plus du tout eu envie de me tuer.
» Nous avons parlé comme cela plusieurs jours.
J'ai su son nom, et ce qu'il faisait. Il s'appelait P*** ;
c'était un excellent garçon ; aoh ! excellent !...
Mais je ne savais pas encore parler sans remuer les
lèvres, et un soir : « C. 33 ! (G. 33 c'était moi )
— G. 33 et G. 48» sortez des rangs l «Alors
nous sortons des rangs et le gardien dit : « Vous
allez comparaître devant Monsieur le Dirrrecteur ! »
— Et comme la pitié était déjà entrée dans mon
cœur, je ne m'effrayais absolument que pour lui ;
j'étais, au contraire, heureux de souffrir à cause de lui.
— Mais le directeur était tout à fait terrible. Il a fait
passer P*** le premier ; il voulait nous interroger sépa-
rément, — parce qu'il faut vous dire que la peine
n'est pas la même pour celui qui a commencé à
parler que pour celui qui a répondu ; la peine de
296 PRÉTEXTES
celui qui a parlé le premier est le double de celle
de l'autre ; d'ordinaire le premier a quinze jours de
cachot, le second seulement huit ; alors le directeur
voulait savoir qui de nous deux avait parle le premier.
Et, naturellement, P***, qui était un excellent garçon,
a dit que c'était lui. Et quand, après, le directeur m'a
fait venir pour m'interroger, naturellement, j'ai drt
que c'était moi. Alors le directeur est devenu très
rouge, parce qu'il ne comprenait plus. — « Mais P***
dit aussi que c'est lui qui a commencé ! Je ne peux
pas comprendre... »
« Pensez- vous, dear !! Il ne pouvait pas com-
prendre ! Il était très embarrassé ; il disait : « Mais j
lui ai déjà donné quinze jours à lui... » et puis il a
ajouté : « Enfin I si c'est comme ça, je m'en vais vous
donner quinze jours à tous les deux. » N'est-ce pas que
c'est extraordinaire ! Cet homme-là n'avait aucune
espèce d'imagination. » — Wilde s'amuse énormément
de ce qu'il dit ; il rit ; il est heureux de raconter :
— « Et naturellement, après les quinze jours, nous
avions beaucoup plus envie qu'auparavant, de nous
parler. Yousne savez pas combien cela pouvait paraître
doux, de sentir que l'on souffrait l'un pour l'autre.
— Peu à peu, comme on n'occupait pas tous les jours
m MEMOUIAM 297
le même rang, peu à peu j'ai pu parler a chacun
des autres ; à tous ' à tous !... J'ai su le nom de cha-
cun d'eux, l'histoire de chacun, et quand il devait
sortir de prison. ... Et à chacun d'eux je disais : En
sortant de prison, la première chose que vous ferez
ce sera d'aller à la poste ; il y aura une lettre pour
vous avec de l'argent. — De sorte que, comme cela,
je continue à les connaître, parce que je les aime
beaucoup. Et il y en a de tout à fait délicieux.
Croiriez-vous qu'il y en a déjà trois qui sont venus
me voir ici ! N'est-ce pas que c'est tout à fait admi-
rable ?..,
« Celui qui a remplacé le méchant directeur était
un très charmant homme, aoh ! remarquable ! tout à
fait aimable avec moi... Et vous ne pouvez pas
imaginer quel bien m'a fait dans la prison la Saloiné
que l'on a jouée à Paris, précisément à cette époque.
Ici, on avait complètementoublié que j'étais littérateur!
Quand on a vu ici que ma pièce avait du succès à
Paris, on s'est dit : Tiens ! mais, c'est étrange 1 il a
donc du talent. Et à partir de ce moment on m'a
laissé lire tous les livres que je désirais.
« J'ai pensé d'abord que ce qui me plairait le plus
ce serait la littérature grecque. J'a; demandé Sophocle ;
agS PRÉTEXTES
mais je n'ai pu y prendre goût. Alors j'ai pense aux
Pères de l'Eglise ; mais eux non plus ne m'inléres-
saient pas. Et tout d'un coup j'ai pensé à Dan le...
oh ! Dante î J'ai lu le Dante tous les jours ; eu italien ;
je l'ai lu tout entier ; mais ni le Purgatoire ni le
Paradis ne me semblaient écrits pour moi. C'est son
Inferno surtout que j'ai lu ; comment ne l'aurais-je
pas aimé ? Comprenez-vous ? L'Enfer, nous y étions.
L'Enfer, c'était la prison... »
— Ce même soir il me raconte son projet de drame
«ur Pharaon et un ingénieux conte sur Judas.
Le lendemain il me mène dans une charmante petite
maison, à deux cents mètres de l'hôtel, qu'il a louée et
commence à faire meubler. C'est là qu'il veut écrire
ses drames ; son Pharaon d'abord, puis un Achab et
Jésabel (il prononce : Isabelle) qu'il raconte merveil-
leusement.
La voiture qui m'emmène est attelée. Wilde y
monte avec moi, pour m'accompagner un instant. Il
me reparle de mon livre, le loue, mais avec je ne sais
quelle réticence. Enfin la voiture s'arrête. Il me dit
adieu, va descendre, mais, tout à coup : — « Ecoutez,
dcar, il faut maintenant que vous me fassiez une pro-
>« MEMOniAM 999
mcçsc. Los Nourritures Tci rostres, c'est bien... c'est
1res bien... Mais dear, promettez-moi : maintenant
n'écrivez plus jamais JE. »
Et comme je paraissais ne pas suffisamment com-
prendre, il reprenait : — « En art, voyez-vous, il n'y
a pas de première personne. »
ÎV
De retour à Paris, j'allai donner de ses nouvelles à
Lord Alfred Douglas. Celui-ci me dit :
— « Mais tout cela est tout à fait ridicule. "Wilde est
tout à fait incapable de supporter l'ennui. Je le sais
très bien : il m'écrit tous les jours ; et moi aussi je suis
d'avis qu'il faut d'abord qu'il termine sa pièce ; mais,
après, il me reviendra ; il n'a jamais rien fait de bon
dans la solitude ; il a besoin d'être tout le temps
distrait. C'est près de moi qu'il a écrit tout ce qu'il a
écrit de meilleur. — Voyez d'ailleurs sa dernière
lettre... » Lord Alfred me la montre et me la lit. —
Elle supplie Bosy de le laisser finir tranquillement son
Pharaon, mais dit en effet que, sitôt cette pièce écrite,
il reviendra, le retrouvera, — et termine par cette
phrase glorieuse : «... et alors je serai de nouveau le
Roi de la Vie (the King of Life). »
Et peu de temps après Wilde revint à Paris (i). Sa
pièce n'était pas écrite ; elle ne le sera jamais. La
société sait bien s'y prendre quand elle veut supprimer
un homme, et connaît des moyens plus subtils que la
mort... Wilde avait trop souffert depuis deux ans et
d'une façon trop passive. Sa volonté avait été brisée.
Les premiers mois, il put se faire illusion encore, mais
bientôt il s'abandonna. Ce fut comme une abdication.
Rien ne resta dans sa vie effondrée qu'un douloureux
relent de ce qu'il avait été naguèi'e ; un besoin par ins-
tants de prouver qu'il pensait encore ; de l'esprit, mais
(i) Les représentants de sa famille assuraient k Wilde une
fort belle situation s'il consenlait à prendre certains engagements,
entre antres celui de ne jamais revoir Lord Alfred, Il ne put
ou ne voulut pas les prendre.
PRETEXTES
cncrché, contraint, fripé. Je ne le revis plus que deux
fois :
Vn soir, sur les boulevards où je me promenais avec
G***, je m'enlendis appeler par mon nom. Je me
retournai : c'était Wilde. Ah ! combien il était
changé!... « Si je reparais avant d'avoir écrit mon
drame, le monde ne voudra voir en moi que le forçat »,
m'avait-il dit. Il était reparu sans drame et, comme
devant lui quelques portes s'ctaiont fermées, il ne cher-
chait plus de rentier nulle part ; il rodait. Des amis,
à plusieurs reprises, avaient îcnlc de le sauver ; on
s'ingéniait; on l'emmenait en Italie... Wilde échap-
pait bientôt; retombait. Parmi cenx demeurés le plus
longtemps fidèles, quelques-uns m'avaient tant redit que
« Wilde n'était plus visible... », je fus un peu gêné,
je l'avoiip, de le revoir et dans un lieu où pouvait
passer tant de monde. — Wilde élait atfablé sur la
terrasse d'un café. Il commanda pour G*** et pour
moi deux cocktails... J'allais m'asseoir on face de lui,
c'est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants,
mais Wilde, s'aflectant de ce geste qu'il crut causé [lar
ime absurde honte (il ne se trompait, hélas ! pas tout
à fait) :
— « Oh ! mettez-vous donc là, près de moi, dit-il,
IN MEMORUM So3
en ni'indiquant, à côté de lui, une chaise ; je suis tel-
lement seul à présent ! »
Wilde était encore bien mis ; mais son chapeau
n'était plus si brillant ; son faux-col avait mcmc forme,
mais il n'était plus aussi propre ; les manches de sa
redingote étaient légèrement frangées >
— « Quand, jadis, je rencontrais Verlaine, je ue
rougissais pas de lui, reprit-il, avec un essai de fierté.
J'étais riche, joyeux, couvert de gloire, mais je sentais
que d'ctre vu près dje lui m'honorait, même quancî
Verlaine était ivre... » Puis craignant d'ennuyer G**',
je pense, il changea brusquement de ton, essaya d'a^^)i^
de l'esprit, de plaisanter, devint lugubre. Mon souvonir
ici reste abominablement douloureux. Enfin, G**'^ et
moi nous nous levâmes. Wilde tint à payer les con-
sommations. J'allais lui dire adieu quand il me prit à
part et, confusément, à voix basse :
— « Ecoulez, me dit-il, il faut que vous sachiez... :
je suis absolument sans ressources... »)
Quelques jours après, pour la dernière fois, je la
revis. Je ne veux citer de notre conversation qu'un
mot. n m'avait dit sa ^QiiQf l'impossibilité de continuer,
de ct^mracncer même up travail. Tristement je lui rap-
80
3o4 PnâTBXTBt
pelais la promesse qu'il s'était faite de ne reparaître à
Paris qu'avec une pièce achevée :
— « Ah ! pourquoi, commençais-je, avoir si tôt
quitté Berncval, où vous vous étiez promis de rester
si longtemps? Je ne puis pas dire que je vous en
veuille, mais... »
11 m'interrompit, mit sa main sur la mienne, me
regarda de son plus douloureux regard :
— « Il ne faut pas en vouloir, me dit-il, à quelqu'un
qui a été frappé. »
Oscar Wilde mourut dans un misérable petit hôtel
de la rue des Beaux-Arts. Sept personnes suivirent l'en-
terrement ; encore n'accompagnèrent-elles pas toutes
jusqu'au bout le funèbre convoi. Sur la bière, des
fleurs, des couronnes ; une seule m'a-t-on dit portait
une inscription : c'était celle du propriétaire de l'hôtel ;
on y lisait ces mots : A MON LOCA TAIRE.
TABLE DES MATIÈRES
Denx conférences.
De l'Influence en Littérature • . • 7
Les Limites de L'Art . . . • 35
Autour de M. Barrés.
A propos des Déracinés . . . • 5l
La querelle du peuplier [Réponse à M. Mannas). ... 6l
La Normandie et le Bas-Languedoc • « 7'
Lettres à Angèle.
I. — Mirbeau ; Curel ; Hauptmann. ...••. 8l
H. — Signoret ; Jammes ....... ^ . . 88
IIL — Les Naturistes 99
IV. — Barrés ; Maeterlinck. . - • 10a
V. — Verhaeren, Pierre Loujrs 107
VI. — Stevenson et du nationalisme en littérature . , . Ii3
VU. — De c[u«l^ues réctntes idoUtrÏM •«••••ia4
3oG TABLE DES MATIÈRES
Vill. — Sada Yacco i35
IX. — De quelques jeunes gens du Midi 142
X. • — Les Mille Nuits et une Nuit du D" Mardrus , . i5i
XI. — Max Slirncr et l'individualismo , 16°
XII. — Nietzscke , . . , . 166
Quelques livres.
Villiers de l'IsIe-Adam i85
Maurice Léon 19a
Camille Mauclair 197
Henri de Régnier • . . . 2o3
Dr J. C. Mardrus {Les Mille F\\its cl une Nuit) . . . . 2ii
Saint-Georges de Bonhéliçr aaa
Lettre à M. Saint-Ccorrjcs de BouhcUer .,.,., 235
Supplément.
Francis Jammcs . . , , ♦ ail
Saint-Georges de Bouliélior 2^3
Henri de Régnier . , . 2^4
Octave Mirbeau. , , • 346
In Momoriam.
Stéphane Mallarmé aSi
Emmanuel Signorct 260
Oscar Wilde ; . 265
ACHEVE D'IMPRIMER
L« vingt novembre mil neuf cent dix-neuf
PAR
BUSSIKRE
A SAINT-AMAND (cHKr)
pour le
MERGVRE
pa
FRANCK
WXà' \'^' ^'^ (
PQ Gide, André Paul Guillaume
2613 Prétextes
I2P69
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